Correspondance t F. Buloz
vérité historique, qu'il voulait « dans ses faits, et non seulement dans ses décors » ; il ne se lassa jamais de conseiller à Hugo de « renoncer à l'amour des mots, pour l'amour des idées ». Bref, Planche représenta, à cette folle époque, le bon sens; George Sand le qualifia de ce pompier », lui reprocha sa critique « éreinteuse », cependant cette critique se tut devant Lélia,- et elle n'en souffrit pas.
Gustave Planche, on l'a dit, eut sur F. Buloz plusieurs moyens d'action : « son talent d'abord, son humeur rétive, et sa pauvreté ».
On a beaucoup insisté sur les négligences de toilette de Planche. En vain F. Buloz, qui en souffrait, car il lui était sincèrement attaché, renvo3^ait-il avec Gerdès à la Belle Jardinière, se nipper de frais aux saisons nouvelles. « Après ces visites, remarque Henri Blaze, on voyait arriver à la Revue un Planche tout neuf », puis, brusquement, « l'immonde vêtement reparaissait ». Ayant eu besoin d'argent sans doute, pour payer quelque dette criarde, le pauvre Planche avait vendu son habit neuf, dans lequel aussi il se sentait mal à l'aise.
Paul de Musset, dans son livre de Lui et Elle, fait une place, assez maussade d'ailleurs, à Planche, qu'il appelle « Diogène » : « Le second était un homme instruit (le second des amis de madame de B., c'est-à-dire de George Sand), puriste en littérature, à vues étroites en
matière de beaux-arts, à cheval sur les rè^Hes les plus rebattues, et qui jouissait d'un certain crédit de connaisseur, même hors du salon de madame de B. ; mais cet esprit cultivé habitait un corps inculte, malpropre jusqu'à incommoder ses voisins, modèle curieux de sans gêne et de cynisme, c'est pourquoi on l'appelait le seigneur Diogène » ; et Paul de Musset n'oublie rien..., « Diogène préparait un grog fortement chargé d'alcool. »
Ma mère m'a maintes fois parlé de Planche, qui fut, à la Revue, la terreur des enfants, car ce Diogène avait la main leste, et les petits, quand ils le pouvaient, s'en vengeaient par cent malices. En voici un exemple :
Sortant un soir du cabinet de F. Buloz, Planche ne trouve point son chapeau, un vaste « haut de forme », sur le meuble oii il l'avait déposé en entrant. Toutes les recherches du critique sont vaines et il commence à perdre patience, quand il aperçoit, dans une petite chambre encore inexplorée, le second fils de F. Buloz, Louis, alors âgé de six ou sept ans, assis sur une chaise basse, les jambes et les pieds nus plongeant dans le fameux chapeau, qu'il avait rempli d'eau tiède. Une chasse commença, accidentée, à travers le petit appartement; Louis avait des ailes. Mais Planche parvint à le rejoindre et lui lit payer par quelques vives taloches son amour de l'hydrothérapie.
M. Lavollée, à l'heure où j'écris, le plus ancien collaborateur k la Revue \ dont la mémoire d'octogénaire est demeurée fidèle, me raconte à son tour sur Planche l'anecdote suivante :
« J'ai vu Gustave Planche un jour, conduit par ses amis dans un établissement de bains. Il entre, commande son bain, et pendant qu'on le lui prépare, considère les pancartes accrochées au mur. Sur l'une d'elles il lit : « Choucroute dans l'établissement à toute heure : 0 fr. 40 centimes. » Il sonne le garçon, fait arrêter le bain, demande une choucroute, s'attable, et oublie ingénument pourquoi il est venu. »
Planche travaillait d'ordinaire dans un petit café, le café des Quatre Vents, rue de l'Odéon, ou encore le café Momus, au milieu du bruit des voix et des verres; il sortait de là sa copie au bout des doigts : critique serrée, souvent sévère, il faut le dire. Mais « cette critique sans enthousiasme se sauve parce qu'elle a de la science et du talent», a dit Henri Blaze; d'ailleurs celui-ci se montre dur pour Gustave Planche. Il semble qu'il y ait eu là quelque jalousie. Peu d'hommes furent autant haïs que le pauvre critique qui, lui, ne haïssait personne, mais qui croyait de son devoir de dire tout ce qu'il pensait; pourtant il ne s'attaqua pas aux hommes, mais aux œuvres. Sa critique fut pour lui « un