i" juin 1858, Gustave Planche, la Revue des Deux Mondes
vail de Montégut l'esprit d'équité de F. Buloz, qui voulut, au delà même de la mort, défendre son ami si attaqué, et si injustement haï. Je sais combien il admirait la droiture de son caractère, et Montégut écrit : « Il marcha toujours dans la vie avec fierté, timidité et honnêteté. » F. Buloz encore trouvait en lui un grand fonds de bonté; Montégut le proclame :... « Loin d'être méchant, il était d'une bonhomie presque enfantine.... Bien des œuvres célèbres à juste titre ont dû à ses conseil^ une pureté et une correction, qu'elles n'auraient jamais eues sans eux... » En cela, il se reportait aux débuts de George Sand, pour qui Planche fut tout dévoué.
F. Buloz excusait toutes les « habitudes » de Planche, il en rendait responsable sa jeunesse malheureuse, cette misère persistante,' cette malechance qui le poursuivit toute sa vie, et contre laquelle Planche n'eut « aucun moyen de défense... à tous les échecs, il opposait une résistance passive », et encore : « Sa fierté était calme, digne et muette. »
Sa pauvreté, Henri Blaze la signale « comme un des moyens d'action que G. Planche possédait pour agir sur le directeur ». Cette pauvreté, F. Buloz en a parlé r. Montégut en termes émus, car il eut en communication les lettres que le jeune Planche écrivit à son père, à ses heures les plus misérables. F. Buloz a pu se rendre compte de la fierté du jeune homme, que le père
repousse, il a vu les comptes rigoureux qu'il lui rend, les balances minutieuses qu'il établit pour les moindres sommes, son effarement « devant les plus petites dettes comme devant une catastrophe ». Il a constaté aussi, que si le père se montra toujours dur, le fils, dans sa plus grande détresse, ne réclama qu'une affection qu'on lui refusa, et ne s'abaissa jamais à supplier.
En 1836, lorsque Planche, déjà célèbre, envoyait un de ses livres à son père avec une dédicace, le père répondait : « Je remercie mon fils Gustave de son livre, et j'agrée comme sincères les deux lignes qui en accompagnent l'envoi. »
Planche se sépara deux fois de la Revue. La première pour collaborer à la Chronique 'parisienne où Balzac l'avait appelé : il y resta six mois. La seconde pour voyager en Italie. Car Planche, en 1840, hérita de 30 000 francs, disent les uns, 70 000 disent les autres, et ce fut une rare fortune que cet héritage, pour un homme « qui déjeunait à quinze sous dans une crémerie ». On dit qu'il mit les 30 000 francs dans un sac de toile, et partit pour l'Italie, où il puisa à même dans son sac pendant cinq ans. Après quoi, le sac étant vide, il revint en France, et reprit à la Revue sa plume, qui se rouillait. Gustave Planche connut ainsi la liberté à laquelle il avait jusque-là aspiré en vain, mais quand il s'agissait de lui, il ne savait guère compter, et il perdit cette liberté lorsque le sac enchanté fut vide.
Je n'ai en ma possession aucune lettre de Gustave Planche, pourtant il en écrivit de nombreuses à F. Buloz, surtout pendant le séjour que le critique fit en Angleterre; elles ont malheureusement disparu. E. Montégutcite, dans l'article dont j'ai parlé plus haut, une de ces lettres écrites par Planche à F. Buloz; elle est découragée et maussade :
« Je n'aurais jamais dû donner^mon avis sur rien, ni sur personne... la franchise, plume en main, est un vice irrémédiable, qui engendre des haines terribles.... Blâmer, toujours blâmer, j'ai l'air d'un fou. » Ce sont les paroles navrantes d'un homme qui éprouve déjà les effets de cette franchise, « plume en main ». On lira avec intérêt cette lettre de F. Buloz à George Sand, concernant la mort du critique :
c( Personne plus que moi ne désire rendre , hommage à la mémoire de notre pauvre ami... Jusqu'à ses derniers moments, je l'ai entouré, et fait entourer de soins, malheureusement tardifs;, s'il l'avait voulu, je l'aurais peut-être sauvé! Que n'aurais-je fait pour cela! Il y a trois ans, quand je le voyais pouvant à peine marcher, refusant de se soigner et de se laisser visiter, je lui offris de le faire entrer dans une maison de santé de Boulogne, où il aurait été à merveille, et où il serait resté tant qu'il aurait voulu : il refusa obstinément et cessa même de venir à la Revue pour éviter mes remontrances et mes sollicitations. Je
crois que, s'il avait cédé à mes désirs, je l'aurais encore à côté de moi; il me manque terriblement, il était de ceux que je voyais toujours venir avec plaisir, et dont les conseils m'ont été le plus salutaires; je l'aimais cordialement, et je n'ai jamais pleuré davantage sur un ami.
» Quand il eut refusé d'entrer dans cette maison de santé, je parvins à savoir son adresse, qu'il cachait avec ^ne rare précaution; j'obtins de lui plus de soins pour sa personne en lui parlant de l'Académie ; j'allais jusqu'à le pourvoir des choses les plus nécessaires, et je croyais avoir réussi à le modifier un peu dans ses habitudes, car sa santé paraissait meilleure, et son entrain revenait, quand tout à coup, le mal reparut plus intense, sans même être déclaré par lui. C'est très inopinément que la fatale déclaration me vint par un médecin de ses amis, qui était parvenu à visiter le malade et sa plaie.
» Tout de suite, je le fis transporter à la maison de santé du D"^ Dubois, où je le confiai à un médecin que je connaissais là; mais dès ma première visite, on ne me laissa aucun espoir. C'est ainsi que je me suis vu hors d'état de rien faire d'efficace, pour l'homme vraiment rare, que j'aurais voulu conserver aux lettres.
» Tout ceci vous dira donc combien j'aurais voulu servir sa mémoire, si tant est qu'on puisse servir la mémoire d'un homme, à qui tout le monde s'est plu ti rendre justice à sa inort, il est vrai,
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jusqu'à ceux qui l'avaient traîné dans la boue de son vivant, et qui sont venus débiter de fausses larmes sur sa tombe, et dont j'ai du subir les embrassements sur le bord de la fosse... Nos rangs s'éclaircissent, mon cher George ^.. »
a Jean est mon plus intime et mon meilleur ami », prononce le Diogène de Paul de Musset, et Jean, c'est Jules Sandeau. A la mort de Planche, Sandeau écrivait au directeur de la Revue :
... « Pauvre Planche! Pauvre Trenmor, comme nous l'appelions ici. On ne sait pas combien je l'aimais : je savais seul, avec vous peut-être, tout ce qu'il valait. Janin a parlé sur sa tombe, moi je n'aurais pas pu, les larmes m'auraient étouffé... Avez-vous su que peu de temps avant sa mort. Planche a dicté à notre intention une lettre adressée à M. Bertin et qu'il a signée? Je n'ai appris cela qu'ici. C'est sa dernière signature. Je ne pense pas que M. Bertin tienne beaucoup à cette lettre, moi je serais heureux de l'avoir, si vous le voyez, dites-le-lui^. »
Henri Blaze, plus spirituel qu'indulgent, n'est guère tendre, je l'ai noté, pour Planche, et il voit le critique, lui aussi, avec les yeux de ses contemporains; le dogmatisme de Planche, ses rudes franchises, ne peuvent plaire à Blaze,
, i. Inédite, 3 novembre 1858, F. Buloz à G. Sand, Collection S. de Lovenjoul.