E. Legoavé, Soixante ans de souvenirs, t. I
emploi à la Biographie nouvelle des confem2)oroins^, ouvrage dont il s'occupait alors. Là, moyennant cinquante francs par mois, François Buloz faisait des recherches concernant les célébrités de l'époque, rédigeait des articles etdes notices, grimpait des étages, passait des nuits; il est vrai que tout cela lui rapportait presque un franc soixante-dix centimes par jour, et il devait avoir faim, a3^ant vingt ans! Un jour, cet emploi lui manqua; il entra alors dans une imprimerie-, où il apprit le métier de typographe; il y réussit, et devint même assez habile ouvrier. En 182o, il fut admis à l'Imprimerie de l'Archevêché comme correcteur. Ici, de huit heures du matin à huit heures du soir, le ieune Buloz était chargé de la lecture des épreuves; tous les livres latins ou français de Fimprimerie lui passaient par les mains. Ce fut excellent, je pense, pour achever ses humanités.
Les journées étaient laborieuses; bientôt il utilisa aussi ses nuits en faisant des traductions d'anglais — on se souvient qu'il avait appris l'anglais. Il traduisit ainsi The modem TravalleVy de Duncan, à raison de cinquante-cinq
1. Biographie nouvelle des Contemporains ou Dictionnaire historique et i-aisonné de tous les hommes qui, depuis la ftévolulion française, ont acquis de la célébrité, par MM. Arnaiilt, A. Jay. E. Jouy, J. Norvins, et autres hommes de lettres, magistrats et militaires.
2. F. Buloz rencontra là Pierre Leroux, proie à cette même imprimerie.
francs la feuille in 8, pour l'éditeur Beaudoin en 1829; déjà pour le même éditeur, en 1826, il avait traduit la Chwiie appliquée à la Médecine, de Paris.
Ce furent de rudes débuts. F. Buloz habitait alors une chambre mansardée rue de Fleurus, près de Saint-Sulpice. Plus tard, directeur de la Revue déjà prospère, il aimait à rappeler ses commencements difficiles. Volontiers, le soir, il allait avec ses enfants se promener après dîner, et c'était souvent rue de Fleurus, vers la Maison à la mansarde, qu'il conduisait les petits. Du bout de sa canne, il leur montrait la lucarne qui avait éclairé sa chambre pendant ces jours de cruelle misère, et ils étaient saisis d'une respectueuse stupéfaction. Il leur disait son découragement, lorsqu'un soir, en rentrant bien las d'une longue journée de travail, il avait vu un attroupement devant sa maison : les pompiers! Il y avait un incendie, et un incendie qui commençait par le toit. Sa chambre brûlait, sa chambre et son malelas, tout ce qu'il possédait au monde. 0x1 irait-il passer la nuit?
(3n trouvera peut-être que je m'attarde à ces débuts modestes, et à cette infortune. Que l'on me pardonne, j'aime ces pauvres débuts, j'y puise aussi quelque fierté : « Il faut durer », disait F. / Juloz, c'est-à-dire il faut résister, reconstruire sans cesse, et souvent ceux dont on dit : « Ils n'ont pas de chance », sont des victimes qui por-
tent en elles-mêmes les causes de leurs propres défaites.
Enfin, en 1828, F. Buloz entra, comme correcteur encore, à l'imprimerie d'Everat, 18, rue du Cadran. C'est là que se décida son avenir, et qu'il abandonna le métier de typographe, pour devenir directeur de Revue. Le changement n'est pas petit. Comme correcteur à l'imprimerie d'Éverat qui était importante, ses relations avec les hommes de lettres devinrent plus fréquentes, il put rendre service à quelques-uns d'entre eux. C'est ainsi qu'il rencontra le docteur Yéron, le fameux Véron, plus tard ami de la plus fameuse Rachel; Véron venait de fonder la première Bernie de Paris. Il connut aussi Eugène Sue, dont il imprima Y Histoire de la Marine, Brizeux, Alfred de Vigny, d'autres encore : tous étaient en rapports fréquents avec l'imprimerie, et avec le correcteur Buloz.
Au milieu de ces nouvelles relations, il en retrouva cependant une ancienne, un camarade de collège, M. Auffray, imprimeur aussi, dont la maison, assez importante, était située passage du Caire. Les relations se renouèrent entre eux; leur profession d'ailleurs les réunissait. M. Auffray commença d'apprécier les qualités de son ancien camarade; il l'observa, il vit la compétence professionnelle du jeune Buloz, son sens juste des affaires; l'imprimeur, en outre, eut l'occasion de charger le correcteur de quelques
négociations délicates ayec certains hommes de lettres; il put se rendre compte de l'autorité qu'avait déjà acquise le jeune homme, il vit que celui-ci était écouté; dès lors, sans doute, la résolution de M. Auiïray fut prise : il proposa k F, Buloz une association en vertu de laquelle ils dirigeraient tous deux un recueil que lui, Auffray, venait d'acheter. Ce recueil, c'était la Revue des Deux Mondes, Journal des Voyages.
Fondée quelques mois avant, par MM. Mauroy et Ségur Dupeyron, elle ce se mourait », quand M. Auffray offrit a son ami d'en relever le titre. Celui-ci accepta, et un acte fut dressé entre eux. Cet acte, signé le 1" février 1831, contient de modestes engagements; il stipule que F. Buloz sera rédacteur en chef de la Revue des Deux Mondes^ Journal des Voyages^ avec une annuité de douze cents francs , et deux francs par abonnement. Voilà de petits traitements, je pense?
Les livres étaient chers, et les revues rares en France à cette époque. Les recueils contemporains ne pouvaient guère prétendre à ce titre encyclopédique de ce Revue ». La Revue Française, publiée par MM. Guizot et de Broglie, avait précisément cessé de paraître en 1830; le Globe existait, Dubois l'avait fondé en 1824 ; « ce journal sérieux traitait souvent avec supériorité de haute philosophie, de littérature, d'art de toute espèce, mais ne traitait guère que les questions
générales de la politique* ». Il y avait aussi le Me7Xiire du XIX" siècle. Un contemporain nous dit que ce journal, « tant de fois ressuscité et toujours mourant, avait été abandonné aux célébrités libérales, et à toutes les banalités des partis^ ». Quant à la Revue Encyclopédique, le même contemporain déclare qu'elle ne formait qu'une masse de documents « plus ou moins utiles mais indigestes ». Enfin la Revue de Paris^ fondée la veille par le docteur Véron, est la seule, j'imagine, qui aurait pu entraver l'essor de la Revue nouvelle : c'est le contraire qui arriva.
Lorsqu'il s'engagea à devenir l'associé de M. Aufl'ray, F. Buloz devait certainement avoir son idée faite sur l'avenir de la petite brochure saumon; pourrait-il, même patiemment, réaliser son rêve?
Au lendemain de la Révolution de Juillet, le pays apaisé espérait enfin tenir, folle espérance! le Gouvernement définitif. Cette sécurité allait rendre à la littérature les esprits, occupés jusquelà, presque uniquement, de politique? La bourgeoisie désarmée lirait-elle? La Revue aurait-elle des abonnés? Des rédacteurs, elle en aurait. Déjà l'extraordinaire floraison de 1830 se faisait jour.
11 fallait attirer ces jeunes talents, les retdnir; ce n'était pas un mince travail. « Songez que son recueil était inconnu », dit Henri Blaze, et « qu'il