JULES .TANIN ET LOUISE COLET
comme elle est contente! » etc. Mais la petite Marie Buloz fut grondée sévèrement, car Janin alla porter «ette histoire dans tous les salons qu'il fréquentait, et dans les bureaux du journal des Débats, où elle eut grand succès.
Legouvé raconte que Kossini fit parfois des vœux aussi étranges : M. de Jouy rencontra le maestro sortant de chez lui un matin avec une barbe de quinze jours. « Vous regardez ma barbe, dit Rossini en riant : c'est un vœu » ; et il lui explique qu'il ne la coupera, que lorsqu'il aura terminé l'orchestration de Guillaume Tell, à laquelle il travaille ^
Pour en revenir à madame Louise Colet, on dit que Musset l'aima, mais en fut bientôt si excédé, qu'il confia le portrait de cette Muse à sa concierge en lui recommandant : « Toutes les fois que l'original viendra, vous direz que je suis en Amérique — sur le lac de Come. » Car c'était une terrible maîtresse. Flaubert en sut quelque chose, elle lui fit des scènes de jalousie telles, qu'à la gare de l'Ouest, un jour, les employés durent intervenir pour le dégager des griffes de cette lionne; il en était alors, lui aussi, si las, qu'il ne se risquait dans les rues de Paris qu'en
1. M. de Jouy lui demande s'il est content (M. de Jouy écrivit, hélas! le livret de Guillaume Tell) et Rossini répond : Oui, il est contenl, il s'est beaucoup occupé des récitatifs; il ajoute ceci qui est excellent : « Ecoutez aussi les airs de danse, lis sont un peu tristes comme il convient à un peuple dans cette situation! » (Legouvé, Souvenirs.)
fiacre « stores baissés », et il lui écrivait gracieusement : c( Nous aigrissons et confondons mutuellement nos vinaigres ^ »
Il eût été facile de réunir ici bien des rédacteurs, souvent éloignés de la Revue, et de les grouper dans un chapitre intitulé : les Nomades. Mais il est préférable, je crois, de suivre l'ordre chronologique adopté tout d'abord. Il évite l'inconvénient de mêler la société de 1830 à celle de 1850, et de confondre des hommes qui eurent des mœurs et des idéologies si différentes.
Xavier Marmier fut un des nomades de lai?euw(?; il paraissait et disparaissait. On apprenait qu'il quittait la Hollande pour l'Université de Lûnd, celle-ci pour la Finlande et Pétersbourg, qu'il revenait en France par Gœttingue, ou qu'il ne revenait pas du tout. Il passa ainsi bien des années au loin, mais ne manqua pas, chemin faisant, tout en s'occupant des missions dont il était chargé, d'écrire à ses amis, et de travailler pour la Revue.
En mai 1837, Marmier est en Danemark, à Copenhague, et il écrit à F. Buloz :
c( Je pars demain pour la Suède. Je quitte à regret Copenhague, car j'ai été reçu comme un frère, par tous les hommes avec qui je désirais faire connaissance. Mais j'espère revenir ici après ma tournée, et je voudrais y passer plusieurs
i. Marquis de Ségur, Une Muse,
XAVIER M A RM 1ER. 145
mois. Je crois qu'il y aura en littérature, d'intéressants sujets à traiter. En attendant, je vous écrirai de la Suède, je verrai ïegner àWexiœ, et je ferai un article sur lui '. Je veux aussi décrire tout mon voyage, je désire voir la Suède très bien, voilà pourquoi je prends la route de terre qui est fort longue, et bien pénible, au lieu de m'en aller par le Canal. Soyez sur du reste, que je n'oublie point, et que dans tout le cours de mon voyage je n'oublierai pas un instant les intérêts de la Revice. Je m'en occuperai par devoir, et je m'en occuperai par affection pour vous, et pour la Revue -. »
Dans une lettre précédente, F. Buloz avait-il attaqué Guizot? Sans doute, car Marmier répond : « Peu importe les reproches qu'on adresse en politique à M. Guizot, vous savez que je ne suis guère politique. Je n'allais pas chez lui quand il était au pouvoir, mais je l'aime comme savant, comme écrivain, comme un des hommes qui a le plus fait pour le mouvement des études en France. Je l'aime comme homme d'impulsion littéraire, et je suis heureux de lui donner, dans le temps où je n'ai rien à attendre de lui, une preuve de sympathie que beaucoup de gens qui l'ont encensé, lui refusent maintenant. Soyez donc assez bon pour lui faire remettre la lettre que je vous ai adressée pour lui.