septembre
quand j'ai reçu celle où vous me demandez un article sur les relations politiques du Danemark. J'accepte avec grand plaisir votre proposition, car c'est là une importante question, dont je me suis occupé sans y songer, pour ainsi dire chaque jour, par mes relations avec les hommes de chaque position et de chaque parti. Cette questioa est beaucoup plus vaste même et beaucoup plus compliquée que vous ne le croyez. Il s'agit non seulement de la succession de la Suède, il s'agit de l'état de la Norvège, qui est dans un état de protestation continuelle contre le royaume auquel elle a été réunie. Il s'agit de la succession du Danemark après le prince Christian, du démembrement des deux duchés de Holstein et de Schleswig. Il s'agit de l'état de ce pays, si embarrassé dans ses vieux ressorts admiùistratifs, si malheureux dans ses ressources financières. Il s'agit peut-être de la réunion des trois royaumes, et comment se fera-t-elle, et avec- quelle constitution? Je suis très content que vous m'ayez mis sur ce sujet. C'est une question politique d'une importance très grande. On ne s'en est pas occupé en France et personne n'en sait rien. Les journaux ont écrit il y a quelques semaines une lourde bêtise quand ils ont annoncé que les mineurs d'ilpsal avaient reconnu le fils de leur ancien roi :
» l*" Il n'y a point de mineurs à Upsal.
» 2'' A en juger par l'article que je vous ai envoyé vous pouvez croire que les mineurs de
Danemark (12 lieues de Thalin) si occupés de leur travail, si faibles, si peu nombreux, ne sont sruere en état de faire une révolution; ie crois pouvoir vous dire, sans trop de présomption, que je ferai l'article dont vous me parlez et que je le ferai bien. Je suis pour cela dans une exception toute particulière. Je connais tcTut le monde et je vois tout le monde. On n'a aucune raison de me cacher ce qu'on cache aux diplomates, et ce que les hommes de cour ne me disent pas, les professeurs, les journalistes, les marchands me le disent quand je m'assois le soir à leur table, et que je cause avec eux en fumant un cigare. D'ailleurs j'ai vu plusieurs fois le roi, et j'ai passé des jours entiers chez le prince Christian. Pour faire un travail complet, je retournerai en Suède. Lûnd n'est qu'à quelques lieues d'ici, de l'autre côté de la mer. J'ai là plusieurs amis. J'irai passer deux semaines auprès d'eux. Je recueillerai toutes les notes nécessaires, et j'irai faire le travail à Paris, ou tout au moins le terminer... ».
Cependant, Marmier renoncera à son voyage de Paris, il remettra son retour à plus tard; il ira en Suède ^e nouveau, car « en y regardant de plus près », il a vu « combien il lui manquait encore de documents littéraires et historiques ». Il écrit ceci à la fin de décembre : « La résolution que je prends ne peut d'ailleurs que vous être utile; plus je resterai dans le Nord, plus je créerai
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(les relations aux deux Revues, plus j'amasserai (Je documents pour vous. Vous m'avez promis de compter sur votre appui, j'y compte... »
Et pendant que Marmier s'éternise en Suède, Sainte-Beuve, de Lausanne où il est installé pour son cours sur Porl-Iioyal, lui promet d'être de retour à Paris en même temps que lui, sans doute pour juin? « Quelle joie de se revoir et de dîner en riant aux éclats, dans le petit cabinet de Pinson! Combien vous me raconterez de choses et d'hommes, cher ami, depuis les poètes Œhlenschlàger et Tegner, que vous nous faites déjà connaître, jusqu'à ces beautés du Nord, qui ne nous apparaissent dans vos lettres qu'à travers un tendre nuage. Tâchez, s'il n'y a pas de cœur à briser, de rester libre, et de nous revenir léger... ».
Rester libre! Sainte-Beuve est loin de compte. Madame F. Buloz aussi a cru libre le jeune Marmier, et a songé à le marier au retour. Mais Marmier répond :
a Je remercie bien sincèrement et avec une profonde reconnaissance madame Buloz. Tout ce que vous me dites de la jeune fille qu'elle m'avait choisie me plaît infiniment, etc. Mais je suis devenu amoureux ici, et je voudrais me marier — quand et comment? — Dieu sait, attendu que la pauvre fille du Nord n'a pas le sol, ni moi non plus. 11 faut d'abord que je retourne à Paris et que je m'y cherche un gîte. Notre séparation
commence après-demain... » Ensuite le voilà à Stockholm, où il reprend son travail de plus belle. Mais il se plaint d'être sans nouvelles de France : « Nous vivons ici dans une atmosphère septentrionale qui ne permet plus aux courriers d'arriver qu'à de longs intervalles. Le mois dernier, nous n'avons pas su ce que c'était qu'une poste pendant plus de trois semaines. La France aurait pu être engloutie dans un tremblement de terre que nous n'en aurions pas moins dormi tranquillement entre nos barrières de neige. De tout ce qui peut affliger le plus un pauvre pèlerin, à une si grande distance de son pays, c'est cette privation de nouvelles. Ecrivez-moi donc, et dites-moi que vous ne m'avez pas tout à fait oublié, tandis que je travaille pour vous, et que je recommande la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris comme les deux évangiles du monde moderne. J'ai vu dans un Journal allemand que Heine vous a quitté pour la Revue du XIX" siècle. Si cela est vrai, je puis vous assurer que c'est une perte qui ne vous fera pas grand tort *. Ils ont aussi adopté à cette Revue, un Suédois qui est un grand coquin. C'est un nommé Lumblad, qui était consul à Greyswald, qui est parti un beau matin emportant la caisse du gouvernement, et l'argent que les pauvres bourgeois de la ville lui avaient confié...
i. En effet depuis les Nuits Florentines' {\%2^) jusqu'à Atta Troll (1847) H. Heine ne donna rien à la Revue\ mais il n'y a pas là de quoi se féliciter, au contraire.
» J'ai écrit à Quinet qui ne m'a pas répondu. Il est sans doute occupé maintenant de sa création de Promélhée, et il est bien juste qu'il oublie un pauvre être comme moi... »
En mars * il écrit de nouveau : « Stockholm est toujours au beau milieu de l'hiver, et ses rues ressemblent à une mer de neige. On nous promet le premier brin d'herbe pour la fin de mai. C'est une bien jolie perspective. Heureusement que j'ai trouvé ici d'intéressantes choses à étudier, et que notre Ministre le comte de Mornay est une de ces excellentes natures d'hommes auprès desquelles on aime à aller se nicher, autrement on pourrait s'endormir ici comme des marmottes, et ne se réveiller qu'avec le soleil.
» Vous avez eu d'excellentes chroniques depuis quelque temps dans la Revue : les vers de Musset ^, et la nouvelle de Frédéric ^ qui sont deux charmants morceaux; les articles de George Sand *, et l'expédition de Constantine % qui est extrêmement intéressante. La lettre de George Sand au grand Lerminier est pleine de malice et d'esprit. Quelle étonnante femme! On a traduit ici ses œuvres, dans une bibliothèque populaire suédoise. Les bonnes gens de ce pays lisent