‹ François Buloz et ses amisChapitre 76 sur 212 · février 1838, Frédéric Mercey : Patrick Stuart · texte numérisé non relu

février 1838, Frédéric Mercey : Patrick Stuart

4. La Dernière Aldini. Lettre à M. Lerminier sur son examen du Livre du peuple, 1"^ février-l"' mars 1838.

5. Un ofllcier de l'armée d'Afrique : Expédition de Constantine.

ces beaux et singuliers romans, et sont tout surpris et tout émerveillés... »

Sainte-Beuve comptait accueillir son ami vers le mois de juin. Mais voici Marmier en route pour le Nord, il en rapportera cette intéressante suite d'articles : Expédition de la Recherche au Spitzberg, que la Revue commencera de publier en novembre. « Au lieu d'aller à Christiania, il faut que je me rende à Drontheim, ce qui est un trajet de quinze jours à travers des montagnes, sans gîte, et des routes encombrées de neige. Mais c'est une belle et sauvage nature et je me réjouis de la voir... Je n'ai pas oublié les travaux que je vous ai promis sur l'état des royaumes Scandinaves. Mais je ne veux les faire que lorsque je serai de retour à Paris. Je compte aussi sur l'État de la Presse dans le Nord. Pour cela et pour plusieurs autres choses, il faut, je vous le dis, que je sois près de vous. Je viens de terminer la copie d'un article sur la Finlande, qui a obtenu les suffrages de plusieurs Finlandais à qui je l'ai lu, et je le joins à cette lettre. »

De Drontheim, il parle assez mélancoliquement à F. Buloz de ses projets de mariage : — « Tout cela n'est plus, il y a longtemps que j'ai reconnu l'impossibilité complète où je me trouve d'épouser une jeune fille, à qui je n'avais rien à offrir que mon humble position de voyageur et de journaliste, et je regrette bien vivement que les journaux aient livré au public un projet et un nom

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qui devraient être à jamais ensevelis dans un respectueux silence. Non, je ne me marierai pas. Si j'en ai eu le désir, j'en ai reconnu, comme je vous le dis, l'impossibilité, je n'ai rien... je n'aurai vraisemblablement jamais rien. C'est assez de porter moi-même mon fagot d'épines. Je ne veux pas qu'on me reproche de le faire partager à une autre. Avec ma pauvreté, j'ai du reste le sentiment de mon indépendance, et c'est ce que je veux garder avant tout...

)) Notre corvette part demain pour Hammerfest. Comme elle s'éloigne beaucoup des côtes, et ne fait aucune relâche, j'ai préféré prendre le bateau à vapeur avec lequel je visiterai plusieurs points intéressants. Je pars un jour plus tôt que la Recherche, et j'aurai probablement aussi quelques jours de plus à passer à Hammerfest. J'ai commencé hier à copier pour vous un article sur Drontheim, je le laisserai ici à notre consul, qui l'enverra par le Ministère... J'ai un autre article pour la Revue de Paris... »

Tout en voyageant, et en travaillant, M»armier revient. Le voici enfin en France — et Sainte- Beuve écrit : ce Marmier nous arrive de Laponie, par malheur nous le garderons peu. » En effet, le voyageur sera nommé professeur à Rennes, — d'ailleurs il n'y restera guère. Mais en attendant ce départ pour Rennes, il retrouve la vie de Paris avec plaisir; ce Scandinave aime fort les dîners chez Pinson, et les joyeux propos. — Sainte-

Beuve prétend même qu'il se « débauche » avec lui ; il reconnait que Marmier est revenu le même : « jeune, frais, non marié »; puis ce sont des réunions dians la « chambrette » de Marmier, où l'on dit des vers, « petits, courts, vifs, comme le punch que nous buvons », dit Sainte-Beuve.

Enfin Xavier Marmier part pour Rennes, où ses cours de littérature sont suivis avec entrain. Beaucoup de dames ont fait invasion dans ce cours, car les dames raffolent du nouveau professeur, et il a des succès féminins. « Cousin a tonné là-dessus dans le conseil », écrit son ami aux Juste Olivier. Mais voici le professeur de littérature en route, encore une fois, pour le Nord, madame Buloz l'annonce à sa sœur : « M. Marmier est parti le 8 juin pour les îles Feroë, de là il ira au Spitzberg, et ne sera de retour en France qu'au mois de novembre ou de mars*. »

Lorsqu'il revient, après avoir passé par la Russie et la Pologne, Marmier s'arrête en Allemagne, en vue de futurs travaux, et de Leipzig, il écrit à F. Buloz, le 10 août :

« J'ai été accueilli en Russie et en Pologne avec une grande bonté. On voulait même me garder à Pétersbourg et le ministre de l'Instruction publique m'a fait les plus belles offres. Mais tous les bons et affectueux souvenirs ne m'empe-

cheront pas d'en parler librement. J'ai vu le tombeau de la Pologne, Cracovie, la plus malheureuse ville qu'il soit possible d'imaginer. La manière dont on traite cette ancienne capitale, en dépit des traités de Vienne, est quelque chose d'infâme, et on ne peut le dire assez haut.

» J'ai acheté ici plusieurs livres récents, plusieurs brochures d'une étonnante liberté de langage, pour un pays où la censure existe, et je prépare une Revue allemande*, mais impossible de savoir quel est l'auteur de l'ouvrage sur la Prusse. L'ouvrage est interdit dans toute l'Allemagne, et lorsqu'un ouvrage ici est interdit, il est défendu d'en rendre compte, de le nommer, de le citer. C'est la mort même, laquelle mort seulement n'empêche pas qu'on n'en vende une quantité d'exemplaires. Je vous rapporte aussi la chanson de Becker qui circule en manuscrit de ville en ville, de main en main. C'est l'illustre chanson du Rhin, travestie et transformée en apostrophes contre les souverains de l'Allemagne. Voilà comment le peuple se console de toutes les libertés qu'il n'a pas... »

En 1840, M. de Rémusat chargeait Marmier d'une mission en Hollande; Sainte-Beuve dit que cette mission est un prétexte et « qu'en réalité » son ami repart a pour compléter ses études sur le Nord, et faire un livre sur la littéra-

1. Revue littéraire de V Allemagne, !•' mars-1" avril 1840, etc.

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ture hollandaise ». Il ajoute : « Ce sera neuf et joli. » A cette époque le voyageur reprendra, avec F. Buloz, la correspondance inlerrompue, il écrit de Bourgfelden : « Je compte passer encore ici deux ou trois semaines. Puis je descendrai le Rhin, et je crois que je pourrais vous envoyer de Dusseldorf un article intéressant, si déjà il n'a été fait. Dites-moi un mot à ce sujet. J'irai ensuite à la Haye, et de là jusqu'à l'extrémité et jusque dans les petites îles de la Hollande...

» J'ai été l'autre jour invité à la fête que l'on célébrait à Bâle en l'honneur de Gutenberg. C'était une curieuse chose. Un prêtre qui montait en chaire et remerciait Dieu d'avoir donné au XV* siècle l'imprimerie, un sermon de deux heures, puis un dîner de trois cents personnes dont nul convive (excepté moi) n'est sorti que quand il n'y avait plus une goutte de vin à l'hôtel. De plus un recueil de poésies en allemand, en hébreu, en français, en grec, en latin, etc. Dans la poésie française l'auteur fait apparaître l'invention de l'imprimerie dans une vision de Thomas Kempis, le reste n'est pas moins original... »

A mesure que le temps s'écoule, les lettres sont plus rares. Sans doute, X. Marmier, qui s'est marié entre temps, devient-il moins « nomade ». Ses billets, plus courts, ne contiennent plus les descriptions des lointains pays qu'il aimait naguère; il n'en travaille pas moins, et il n'en demeure pas moins attaché à la Revue. « Je suis

tout dévoué à la Revue », aflîrme-t-il dans une de ses lettres, « je l'aime comme ma patronne et ma mère nourrice... »; et encore : « Vous n'aurez jamais sujet de m'accuser ici de paresse ou de négligence. Mon intérêt est lié à celui de la Revue, et mon aiïection s'unit ici à mon intérêt... »

Après le mariage de Marmier, Sainte-Beuve resta un des derniers célibataires, représentant la bande du dîner Pinson. Le nouveau ménage ayant offert à madame Sainte-Beuve une liqueur miraculeuse « de longue vie », elle répondit par cette lettre :

Je prie les aimables et jeunes époux d'agréer mes sincères remercîments et reconnaissance pour tout ce que me dit d'aimable votre charmante petite lettre, dont je fais le plus grand cas, mais je crains que la bonne liqueur magique, qui est excellente, n'opère plus de miracles sur l'âge de soixanle-dixneufans. Sainte-Beuve prétend que c'est par coquetterie que je dis mon ûge, j'accepte malgré cela vos bons souhaits, et l'espoir de vous voir encore longtemps heureux. Je suis très flattée que vous m'ayez toujours gardé un des petits côtés d'un cœur si bon, et si aimant pour sa famille et ses amis.

J'espère que votre aimable épouse se porte bien pour son état de grossesse, et qu'elle vous donnera bientôt une joie de plus, qui complétera tout le bonheur que vous méritez : c'est le vœu que je forme pour vous jeunes mariés, et suis avec amitié votre dévouée

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