‹ François Buloz et ses amisChapitre 79 sur 212 · Inédite, 24 octobre 1837, Yillersexel, Haute-Saôue · texte numérisé non relu

Inédite, 24 octobre 1837, Yillersexel, Haute-Saôue

célèbres, la femme de Junot fut, en 1834, fort entichée du marquis de Custine ^ Celui-ci, après de désastreuses aventures, et de nombreux voyages, destinés à les faire oublier, était rentré en France. Il écrivait des romans et des comédies, que la duchesse, critique à ses heures, traitait de productions remarquables. Elle sollicitait F. Buloz, et désirait qu'il publiât dans la Revue de Paris les louanges qu'elle prodiguait à Gustine; il semble que le directeur s'en défendit. Mais la duchesse était active. Dans la lettre suivante, adressée par la femme de Junot à F. Buloz, on jugera de l'ardeur de celle-ci à servir son ami. La note que le directeur écrivit au dos de la lettre en explique le motif d'une façon décisive... quoique cruelle; — on la trouvera à la suite des lettres de la duchesse.

11 y a bien longtemps, monsieur, que la Revue de Paris et moi n'avons eu de relations. Écrasée par un travail continuel, et peu maîtresse de' mon temps, je me suis vue, à mon grand regret, obligée de .suspendre quelque temps une alliance qui, je puis le dire, m'était chère, mais du moins ne lui ai-je pas fait d'infidélité. Aujourd'hui je voudrais bien qu'elle se souvînt de notre vieille amitié, la bonne Revue, et que nous célébrions notre renouvellement de liaison.

Je voudrais que vous voulussiez bien à votre tour msérer le petit article que je joins à lui et que je

1. Fils du marquis F.-P. de Gustine guillotiné, et de Delphine de Sabran.

LA DUCHESSE D AERANTES. 1C7

signe, mais que je voudrais aussi qui piit trouver sa place dans la partie littéraires, ainsi que je Tai fait pour y T'tre. Je porte un excessif intérêt à ce très petit article, je le signe, donc je le prouve. Mais je voudrais que cet article, qui fera peut-être trois ou quatre pages de la Bévue de Paris, pût passer dimanche, attendu que le roman paraît dans quinze jours, et qu'il doit lui (rarticle) le précéder. .l'atlacherai un grand prix à ce que vous l'insériez, il est littéraire et consciencieux. Quant au roman c'est en effet une œuvre admirable ^ J'aurai l'avantage de vous en envoyer deux exemplaires, au nom de M. le marqiris de Custine qui, s'il est revenu de Saint-Gratien, aura l'honneur de vous dire que cet article ne porte avec lui aucune rétribution, quoiqu'il soit signé.

Je voulais aussi avoir le plaisir de vous écrire, monsieur, pour vous dire qu'en qualité d'ancienne collaboratrice de la Bévue de Paris , je voulais réclamer de son nouveau chef la même bonne relation qui existait entre M. Pichot et moi. Je travaille beaucoup, mais cependant je prends du repos. Ces moments sont d'autant plus précieux pour moi, qu'ils sont rares. J'y ai consacré un jour dans la semaine. C'est alors que quelques amis se rendent sur ma montagne pour y passer la soirée avec moi. C'esl le lundi. Je serai toujours charmée de vous voir, monsieur, je ne vous donnerai pas un Bout parce qu'ils m'ennuient, mais vous aurez une bonne

1. Le monde tel qu'il est fut différemment apprécié. Le comte Rodolphe Appony en parle; il dit : « Si le inonde; était tel (ju'il (Cusline) le voit, ce serait à fuir. Le sion est méchant, égoïste, pervers, etc. » {Souvenirs du comte Appony, année 18:<5.) Le meilleur ouvrage de Custine est sans contredit La Russie en 1S39.

conversation, chose à laquelle vous savez si bien prendre part. Je serai heureuse, je le répète, monsieur, de vous y voir au milieu de nous.

Veuillez agréer Tassurance de toute ma parfaite considération.

LA DUCHESSE d'aBRANTÈS^

Trois semaines après, le 9 janvier, la duchesse revient à la charge.

« C'est un vrai service que je vous demande, monsieur, en vous suppliant de faire insérer comme réclame les dix lignes que je vous envoie pour le roman de M. de Custine, afin que ces lignes soient insérées dans la Revue de dimanche. Vous voudrez bien me dire ce qu'il y aura pour cela à acquitter au bureau de la Revue, et je le ferai faire à l'instant.

» Je le répète, monsieur, c'est un service que je vous prie de me rendre, et personnellement... »

Voici maintenant la note explicative que F. Buloz écrivit au dos de la première lettre :

« Cette vieille farceuse voulait se faire épouser par le marquis de Custine : 200 000 livres de rente font faire bien des turpitudes. » Le marquis de Custine n'épousa pas, d'ailleurs,' la veuve de Junot, le mariage ne lui plaisait guère ^ et il

1. Inédite, cette lettre est datée de la main de F. Buloz : 1" décembre 1834.

2. Il désira cependant épouser Rachel au début de sa carrière. Voir leur correspondance dans l'ouvrage de M. Fieischmann, Rachei intime, p. 60.

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avait ses raisons. Sa réputation équivoque, connue de la société parisienne de la Restauration, ne rempêcha pas de souhaiter, et de solliciter la Pairie. Un parti d'amis dévoués soutint même la cause du marquis, auprès du roi. Parmi ces amis était Chateaubriand, qui protégeait, je pense, ce singulier candidat, par affection pour Delphine, la charmante Reine des Roses, qu'il avait aimée. Mais Louis XVIII, bien informé, paraît-il, des faiblesses de ses sujets, fit cette jolie réponse aux amis de Custine, touchant les mœurs de ce dernier; le Roi prononça finement : « Ça n'est pas ainsi qu'on devient Pair! »

A. Houssaye a écrit : « Quelquefois les jeunes enfants de Buloz, échappés des bras de leur mère ou de la gouvernante, » (mais ceci est de la fantaisie, on n'était pas assez riche pour avoir une gouvernante rue des Beaux-Arts) « apportent dans le bureau leurs poupées, ou leurs toupies, sans se douter que les rédacteurs des Revues Buloziennes, sont des hommes marqués du sceau divin, ce qui ne les empêche pas, pour la plupart, d'habiter des taudis, et de vivre en Spartiates. »

Certainement, les enfants étaient souvent là, et ma mère surtout, constamment dans les jupes de la sienne, a assisté, enfant, au défilé de tous les hommes illustres de son temps : madame F. Buloz ne se séparait pas volontiers de sa fille.

Faut-il attribuer à cette présence de l'enfant

auprès des grands, dont ici quelques-uns furent des hommes de génie, dont tous furent des hommes supérieurs, une partie de l'extraordinaire culture qu'elle avait acquise, culture qui embrassait tout; son sens si fin des lettres; son jugement droit et sûr? Sa mémoire admirable, qui s'était exercée dès l'enfance, à retenir les allures, les silhouettes, les mots de tous ceux qu'elle avait vus, écoutés et admirés, faisait de sa conversation la chose la plus étincelante du monde.

La Revue habita, au début, le numéro 6 de la rue des Beaux-Arts, puis le numéro 10. La modestie de cette demeure est toujours un sujet d'étonnement, même chez les contemporains, pourtant plus simples que nous.

La vieille maison existe encore, avec son allure effacée. Tout y est resté vieux comme au temps de ce lointain passé : façade noircie, porte basse, au seuil usé par les pas, tant de pas, et d'illustres... vieux carrelage disjoint, murs sombres. Sous la voûte, à droite, un escalier conduisait à l'entresol, qu'il séparait en deux. L'appartement (400 francs de loyer) se composait d'une partie habitée par la famille, à droite de l'escalier, et donnant sur la rue; et d'une partie, contenant les bureaux, à gauche et donnant sur la cour. En entrant dans l'appartement, on traversait une antichambre noire, une salle à manger carrelée, et une chambre à coucher, avant de

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