CHAPITRE IV
LA VOCATION. — LES DÉBUTS. — LES INIMITIÉS. BALZAC. — LES VOYAGES DE SAINTE-BEUVE.
Lorsque les rédacteurs sortaient des bureaux, ils traversaient souvent le palier pour aller causer avec madame F. Buloz, dans le salon acajou à grecques noires. Elle était toujours là, volontairement modeste, penchée sous la lampe, sa broderie à la main; derrière sa jupe bouffante, surgissait la tête aux cheveux d'or de sa petite fille.
Un jour Sainte-Beuve était assis dans ce salon. Il venait d'être nommé membre de l'Acadériaie, et parlait avec ses amis de maintes choses, concernant cette nomination, des rivalités dont il avait triomphé, de son discours... A la pensée de sa réception, il s'animait fort... Enfin il se leva gaiement et d'un ton enjoué : ce Allons! je vous quitte, il fautque j'aille acheter mon épée! »
Mais une petite voix flùtée s'éleva :
— Tu ferais mieux d'aller l'acheter une perruque!
Tel fut le conseil que la petite fille aux cheveux d'or donna à son illustre ami, en considérant sa calvitie.
Cette Académie fut une des ambitions de Joseph Delorme, et pour l'Académie, la Revue le servit. Pourtant, M. Mole, qui le recevait affectueusement, résista, paraît-il, longtemps aux sollicitations pressantes de F. Buloz en sa faveur. Quand enfin il eut promis sa voix à Sainte-Beuve, très peu de jours avant l'élection, il dit au directeur de la Revue : « Depuis six semaines je ne lis plus rien de lui yjoitr ne ^as m'ébranlerK »
Voici comment madame F. Buloz parle de la réception de Sainte-Beuve, et de son discours :
2 mars 1845.
J'ai été jeudi ^ à la réception de M. Sainte-Beuve à TAcadémie; quoique Sainte-Beuve m'eût lu son discours, et que le discours m'eût paru excellent en tous points, j'étais très inquiète de rell'et qu'il produirait sur le public, et de la façon dont on Taccueillerait. Le succès a été complet, tout ce qu'il y avait
1. Mémoires inédits de Dubois (du Globe). Les extraits qu'on en lira plus loin, m'ont été communiqués en 1908 par M. Lair, de l'Institut.
2. Sainte-Beuve, nommé le 14 mars 1844, fut reçu par Hugo le 17 février 1845.
d'ingénieux et de spirituel dans ce charmant morceau a été profondément senti par un auditoire, il faut le dire, bien disposé, et bien prévenu en faveur du nouvel arrivant. Je t'enverrai par Marie un exemplaire de ce discours, que Sainte-Beuve m'a remis pour toi ^
Sainte-Beuve, étrange physionomie de chanoine spirituel, un peu concupiscent, étrange physionomie et insaisissable; face pleine, rasée, rusée, petits yeux pétillants de malice, fureteurs, pénétrants, sous des sourcils roux embroussaillés, crâne recouvert de cette éternelle calotte de velours noir que sa main pétrit sans cesse. Voilà Sainte-Beuve âgé. Il parle vite, ses phrases sont souvent hachées, coupées, il appuie sur certains mots... « sa conversation est sautillante ».
« C'est un des esprits les plus pervers et les plus ambigus de ce temps », a dit Dubois, qui le connut, je crois, mieux que personne...
Tout de suite Musset l'avait surnommé Madame Pernelle, à cause de son c< furetage tracassier » et aussi Saiîite-Bévue^. Musset ne l'aimait pas. De beaucoup de femmes il fut le confesseur; en matière d'amour il conseillait, il consolait aussi... Après sa rupture avec Alfred de Musset, alors que George Sand, de retour à Paris, souffrait encore, pleurait son poète, et ne