Taine
Je possède quelques-uns defe carnets de l'étudiant*; j'en veux donner ici quelques extraits. On verra d'après cela le Sainte-Beuve de seize ans, le chercheur qu'il est déjà. Dans ses carnets, rien n'est classé ni apprêté, et c'est ce qui me plaît en eux, car j'y trouve la révélation de sa jeune vie intellectuelle, et au jour le jour. Il y indique ses lectures, — il lit terriblement; — il y jette çà et là des pensées qui l'ont frappé, une note, une appréciation; il blâme, il loue, ainsi il se découvre à nous dans le passé. Ici, c'est l'étudiant studieux et inexpérimenté; là, c'est déjà le critique. En vérité la lecture de ces petites notes est émouvante, comme tout ce qui touche à la formation d'un esprit supérieur, à son développement.
Et d'abord, aux premières pages, cette citation :
Le plus homme de bien est celui qui travaille.
Comme il note ses lectures chaque jour, on peut voir que cette semaine (du 10 au 17 avril 1820) il lit les auteurs latins et grecs : Ovide, le Cyclope de Théocrite, la Germanie de Tacite, et aussi Catulle (ce qui ne l'empêche pas de lire le Distrait, A ttendez-moi sous Vorme, le Joueur, enfin le théâtre de Regnard, cette semaine encore) et c'est déjà le même Sainte-Beuve, que celui qui notera vingtsix ans plus tard : «Aujourd'hui 13 septembre 1846,
1. Voir la Revue hebdomadaire. Les petits carnets de Sainte- Beuve, 29 juiilel J9i6-3i mars 1917.
j'ai achevé la lecture des lettres de Kancé, et j'ai
traduit une idylle (la quatrième) de Théocrite :
Croisons nos plaisirs. »
Un peu plus loin l'étudiant de seize ans écrit : « Je me rappelle touj ours avec un nouveau plaisir,
cet hymne à l'hyménée, et ce vers enchanteur :
Nulli illum pueri, nullae optavere puellae,
Saxea effigies Bacchantis.
Voltaire occupe beaucoup le jeune Sainte- Beuve, et nombreuses sont les citations qu'il fait de ses œuvres; Œdipe, Adélaïde du Guesclin, Alzire, Zaïre, le Fanatisme, Mérope. D'Alzire il a noté ces quatre vers :
Des dieux que nous servons connais la différence, Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance. Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
Non seulement il lit beaucoup, ce qui n'est rien, mais il retient admirablement ce qu'il lit, s'en souvient à propos, compare les auteurs entre eux, fait des rapprochements, les oppositions lui sautent aux yeux. Ainsi il transcrit :
Gicéron qui d'un traître a nourri l'insolence
Ne sert la liberté que par son éloquence.
Hardi dans le Sénat, faible dans le danger.
Fait pour haranguer Rome et non pour la venger,
Laissons à l'oritleur qui charme la patrie
Le soin de nous louer quand nous l'aurons servie.
Les vers sont médiocres, et ça n'est pas pour leur beauté que le jeune Sainte-Beuve a noté ce
passage, car après l'avoir noté : « Rapprochez de cela, ce qu'en dit Shakespeare dans Jules César\ »
De même pour Rousseau; il cite ce passage sur le printemps :
« Au printemps la campagne presque nue n'est encore couverte de rien, ne fait que poindre, et le cœur est touché à son aspect — en voyant renaître ainsi la nature on se sent ranimé soimême... Ces compagnes de la volupté, ces douces larmes, toujours prêtes à se joindre à tout sentiment délicieux, sont déjà sur le hord de nos paupières... Mais l'aspect des vendanges a beau être animé, vivant, agréable, on le voit toujours d'un œil sec; pourquoi cette différence? etc. »
Sainte-Beuve répond à Rousseau : c< La terre parée des trésors de l'automne, étale une richesse que l'œil admire, mais cette admiration n'est pas touchante, elle vient plus de la réflexion que du sentiment. Voyez Delille dans sa charmante épître A une demoiselle de huit jours... »
A la date du 9 juin l'étudiant écrit :
« Quelques malheureux pédants, pour prononcer en connaisseurs, disent à leurs élèves en parlant de l'immortel Tacite :
Brevis esse laboro, Obscurus fio.
\. Bratus. — Ne parlons pas de lui (de Cicéron), il n'exécutera jamais un projet que d'autres ont conçu. Cassius. — Laissons-le en dehors.
Casca, — Eu vérité il est indigne. {Jules César, acte 11, scène i.)
» Insensibles, ils critiquent ce qu'ils n'entendent pas. y)
Si l'on ne rencontrait de temps en temps sous la plume du jeune homme, quelques-uns de ces petits traits, dirigés contre les professeurs, on ne croirait pas que ce laborieux, cet érudit, a seize ans.
Bien entendu, les vers qu'il transcrit sont ceux qui l'ont frappé pour une raison ou pour une autre... Je n'ai pas besoin d'indiquer pour quelles raisons le jeune homme se plaît à relire ceux-ci :
Heureux qui près de toi pour toi seule soupire,
Je sens de veine en veine une secrète flatnitie
Courir par tout mon cœur sitôt que je te vois,
Et dans les doux transports où s'égare mon àme,
Je ne saurais trouver de langue ni de voix.
Un nuage confus se répand sur ma vue :
Je ne vois plus, je tombe en de douces langueurs,
Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue.
Je pousse un long soupir, je tremble, je me meurs*.
Que l'on rapproche ces 'vers, dont Sainte-Beuve s'émeut à seize ans, de ceux qu'il écrivit plus tard pour Adèle :
... L'oiseau dans le feuillage
Aux instants les plus doux n'a de chant ni de voix.
11 soupire, il se tait, il palpite, il expire.
Tout son souffle amoureux est à la volupté.
1. Ode de Sapho, citée par lioileau dans la traduction du Traité du Sublime de Longin. Le texte de Sainte-Beuve dilTèro légèrement de celui que donnent les éditions de Boileau.
SAINTE-BEUVE. 18i
Ce sont les mêmes images, le même rythme...
On en a assez vu, je pense, pour se rendre compte de la culture de Sainte-Beuve adolescent. Mais dans ces cahiers, aucune trace de cette station qu'il va faire comme « roupiou » à l'Hùtcl- Dieu ; aucune révélation non plus de ce a goût décidé pour l'étude de la médecine ». Il suivra cependant, en faisant sa philosophie avecDamiron, un Cours de physiologie, de chimie, etc. ; il n'en parlera pas une fois, il ne parlera que des lettres.
Mais il nous faut quitter l'étudiant, pour retrouver le collaborateur de la Revue des Deux Mondes.
Sainte-Beuve entra à la Revue en 1831 ; il a écrit : « M. Buloz, homme de grand sens, et d'une valeur qu'il a montrée depuis, débutait alors fort péniblement, il essayait de faire une Revue qui l'emportât sutIsl Revue de Paris. Il avait le mérite, dès lors, de concevoir l'idée de cette Revue élevée et forte, qu'il a réalisée depuis. Il vint nous demander à tous, qui étions plus ou moins en vue, de lui prêter concours ^ »
D'après la correspondance qui s'établit entre le directeur de la Revue et Sainte-Beuve, il me semble que celui-ci s'intéressa tout de suite au succès de l'entreprise ; plusieurs lettres en témoignent, la Bévue c'est Sainte-Beuve; son succès est le sien, il la considéra un peu, au début,