Ma biographie, Souvenirs et indiscrétions, Sainto-Beuve
comme lui appartenant, et s'il s'en sépara par la suite, je pense que c'est parce qu'il ne s'y sentit pas suffisamment le maître. Certes, il y eut d'autres causes aussi à cette séparation, mais celle-ci a dû prévaloir : il n'est pas le maître. Il s'en plaint à M. Gaullieur en ^844^ a. Je dois pourtant vous prévenir bien franchement d'un point, bien qu'il doive coûter à mon amour-propre; c'est qu'il ne dépend aucunement de moi de faire insérer dans la Revue un article, même intéressant, et que j'insérerais si j'étais le maître; j'ai mon blancseing personnel (dont je n'abuse pas), et c'est tout. »
Ceci n'est pas une défaite vis-à-vis de son correspondant. Ce qu'il écrit en 1844, il le répète deux ans après, et c'est toujours avec amertume : « La Revue des Deux Mondes me cause bien des ennuis, malgré l'utilité dont elle nous est... » et il trouve cette utilité dénuée ce de tout agrément, de toute gaieté, de tout sentiment du chez soi...» « Après quinze ans de collaboration, je m'y sens moins chez moi que le premier jour... » Et ce sont des reproches : « Buloz, homme de sens et de vigueur, manque d'horizon étendu, d'élévation dans ses vues. »
' Il lui fait un grief aussi de ne connaître que les hommes politiques, et d'ignorer « tous les ressorts qui meuvent les natures littéraires »! Certes,
1. Sainte-Beuve à M. Gaullieur, 25 octobre 1844. {Bulletin de Vlnstitut national genevois, 189o.)
que de ressorts devaient mouvoir le délicieux et ingrat Sainte-Beuve, « nature littéraire j> s'il en fût! Encore : « Il ne croit qu'au positif, à l'intérêt du moment. » Voilà les griefs; cependant Sainte- Beuve répète que F. Buloz est « nécessaire », mais « ai-je jamais pu y installer (à la Revue) les Olivier comme je l'aurais voulu? ils lui auraient été pourtant utiles* ».
11 n'y installa pas les Olivier ; il y installa Cousin, et c'était mieux; du moins, il l'y attira, et ainsi il flattait Cousin, servait la Revue, et préparait, pour lui-même, l'avenir.
<( Vous devriez bien demander à Peisse, écrit-il en 1836 à F. Buloz, un article un peu étendu sur la publication de VAbeilard en tête duquel Cousin a mis un morceau, selon moi, de la plus grande beauté ! Peisse s'est fort occupé de ces matières, et son amitié pour Cousin le déciderait. // le faudrait également pour plusieurs raisons, d'équité d'abord, et autres que je vous dirai^. »
Cette préface qui, au dire de Jules Simon, a était un livre », et dont le philosophe avait fait précéder l'ouvrage autrefois célèbre d'Abélard, le Sic et non, le directeur l'avait déjà demandée pour la Revue; il arrivait trop tard néanmoins, et Cousin répondit : « Je suis extrêmement flatté que la Revue pense à Abélard et à moi... mais le morceau que je devais lire est un mémoire, lequel a