‹ François Buloz et ses amisChapitre 93 sur 212 · Inédite · texte numérisé non relu

Inédite

sable, constamment absent, reprenant, la veille de la publication, ses épreuves, pour les revoir, et ne les rendant qu'un mois après... proposant des romans qu'il assure avoir terminés, et dont il n'a encore écrit que le titre, etc. Mais enfin c'est Balzac, il faut bien composer avec lui, et voici Sainte-Beuve, qui « depuis Volupté est son ennemi », préparant un article à sa louange. Néanmoins cet article contiendra aussi des critiques, relèvera des faiblesses, — tout cela déplaira au Maître.

On lira les deux lettres suivantes, qui ont rapport à l'article de Sainte-Beuve :

j Mon cher Buloz,

Merci de tous ces livres, il ne me manque plus pour faire mon article que le volume où est : 1<* le Réquisitionnaire; 2° la Femme abandonnée; 3° Eugénie Grandet; 4° la Physiologie du Mariage; de plus, je voudrais savoir sous quels noms divers Tauteur a publié ses premiers romans.

Dès que j'aurai cela, je m'y remettrai et avec goût. Ce sera fait vers la fin de la semaine prochaine. Mais pas assez à temps pour entrer dans le numéro du 1"^ Ce sera sans doute dès les premiers jours du mois que vous aurez mes pages.

Après cela je passerai à madame de Staël, ou à madame Dudevant ^.

Parlant, dans son article, des pseudonymes de Balzac, qui le préoccupent ici, Sainte-Beuve écrira :

1. Du 1" novembre, Tarticle parut le 15 novembre 1834. 2 Inédite, le timbre de la poste porte 25 octobre 1834.

La Bibliographie romancière en main^ nous étions ballotté de M. Moraco do Saint-Aubin, bachelier es lettres, à M. de Villerglé, de M. de Villerglé de Saint-Alme à Lord O'Rhoone, enfin nous avons eu la satisfaction de dresser une filiation aussi complète qu'il nous a été possible, bien que nous y sentions encore beaucoup de lacunes.

Et il cite la longue liste des premiers ouvrages de Balzac : les deux Hector, le Centenairey le Vicaire des Ardennes, Charles Poinlel^ etc. Il reproche aussi en passant au libraire Pigoreau, chargé de la vente de ces ouvrages, de les avoir comparés aux romans de Pigault ou de Restif...

Voici la deuxième lettre de Sainte-Beuve à F. Buloz — je l'ai retrouvée dans la collection Lovenjoul; elle est sans doute inédite, mais je ne puis l'affirmer.

1834, ce mercredi matin.

Mon cher Buloz,

Vous avez oublié que dans la dernière liste que je vous donnais de Balzac, il y avait non seulement la Physiologie du Mariage, mais Eugénie Grandet et le volume de Scènes de la Vie de Province où est la Femme abandonnée. En quelle année a paru, d'abord, la Physiologie du Mariagel Car ça a été le premier ouvrage notable de Balzac. Qu'avez-vous donc pour vous tourmenter ainsi? La Bévue va bien, vos peines prospèrent. Vous vous fatiguez beaucoup mais le succès vient : il ne faut pas prendre à cœur ces fatigues d'intérêt, au point d'en faire des

chagrins, pour quelques lenteurs, comme dans des affaires d'amour.

Tout à vous,

p. -S. — Il s'est imprimé en 1832, chez Félix Locquin, rue Notre-Dame-des-Victoires, 16, sous le titre de Hermès dévoilé, une histoire vraie toute pareille à celle que Balzac a voulu donner dans la Recherche de l'Absolu. Ne pourriez-vous me faire acheter cette brochure chez Timprimeur, ou savoir où elle est. Je vous demande pardon de toutes mes demandes; mais, courir moi-même pour ces objets, est une énorme distraction. Je suis aussi obéré de fatigues et de travaux. Quand j'aurai fini, je vous rendrai exactement tous vos livres.

• En somme, cet article de Sainte-Beuve (qu'il signe C. A.) est plutôt favorable, et ce n'est pas lui qui déchaîna « la colère de Balzac* ». Ici, certes, ce n'est pas la longue suite de louanges accordées à Hugo jadis, non, et pourtant, sauf quelques chicanes de style, l'article est élogieux. Mais Sainte-Beuve, puriste, ne peut s'empêcher de noter certaines expressions qui le choquent : « mnémotechnies pécuniaires », « un enfant dont je partageais l'idiosyncrase » {Louis Lambert)\ « une raison coeffîciente des événements », « des phrases jetées en avant par les tuyaux capillaires du grand conciliabule femelle... » (les Céliba-

1. Quoi qu'en dise Sainte-Beuve dans l'appendice de Port- Royal.

laires), etc. De cet article, Balzac se souviendra dans sa Revue Parisienne^ mais grossièrement, à mon avis.

Enfin, aux deux dernières pages, voici venir la brochure de Félix Locquin, Hermès dévoilé, que le critique réclamait quelques semaines auparavant à son directeur... F. Buloz la lui a procurée. Sainte-Beuve est enchanté de pouvoir parler de cette brochure... et il en parle à propos de la Recherche de l'Absolu. C'est une histoire vraie qu'il a lue, et qu'il présente, lui, à Balzac :

« Nul doute que si M. de Balzac avait connu ce petit écrit, il n'eût donné à son livre le cachet de réalité qui y manque, et se fût garanti de beaucoup d'à peu près. » Voilà Sainte-Beuve tel que l'a vu la Princesse : « souriant à toutes les malices, en découvrant partout ».

Deux ans plus tard, Balzac est en procès avec la Revue de Paris... Dans le dernier numéro de mai 1836, un article non signé explique aux abonnés la querelle... car il y a querelle. J'ai toujours pensé que Sainte-Beuve était pour quelque chose dans cet article, et, quoique F. Buloz ait écrit (à G. Sand) « vous verrez mon récit... et vous jugerez, etc. », il me semble parfois y reconnaître certaines expressions fam.ilières à Sainte- Beuve, et celui-ci aurait-il laissé échapper si belle occasion? — A la fin de 1835, après beaucoup d'aventures, Balzac, subitement, quittait la RevuCy et annonçait la rupture dans la Chro-

nique de Paris. On plaida, Me Boinvilliers pour Balzac, M*" Chaix d'Est-Ange pour la Revue de Paris, car si F. Buloz était mécontent de son collaborateur, celui-ci ne l'était pas moins du directeur.

La plaidoirie de M^ Chaix d'Est-Ange est fort spirituelle. En voici quelques extraits, concernant les inexactitudes du romancier :

c( M. de Balzac donna d'abord (à la Revue de Paris) un ouvrage : c'était Séraphita. Séraphita était un roman des plus intéressants, comme sont tous les romans de M. de Balzac : Après la publication des deux premiers articles, M. de Balzac... j'allais dire disparut, mais non, M. de Balzac va se promener... emportant avec lui 1 700 francs — (qu'il avait reçus d'avance sur son roman).

» La Revue de Paris avait fait son deuil de Séraphita, lorsque M. de Balzac revint à la fin de 1834. Il dit à la Revue de Paris qu'il allait lui donner... quoi? la fin de Séraphita? Pas du tout, mais un nouvel ouvrage, le Père Goriot, et ce moyennant 3 300 francs. Plus tard, il propose les Mémoires d'une jeune mariée. C'était un titre piquant, on lui remet 1000 francs, et il remet en échange... je me trompe, il promet de livrer le manuscrit de Séraphita. Puis il s'en va encore, il voyage. A son retour il va apporter à la Revue de Paris.., la fin de Séraphita? Non, les Mémoires d'une jeune mariée? Pas du tout — « Je

vais, (lit-il, vous donner le Lys dans la Vallée... » On donne à M. de Balzac 2000 francs (acompte) pour le Lijs dans la Vallée.

» Le 21 novembre paraît le premier article.

» Le 29 novembre paraît le second.

» Le troisième ne paraît que le 29 décembre, et alors le roman s'arrête là, nous apprenons que M. de Balzac passe à un autre journal, etc. »

M° Chaix d'Est-Ange ensuite fait différentes citations du Lys dans la Vallée..) Bien entendu il les choisit parmi les plus savoureuses... Je ne vois pas d'ailleurs l'opportunité de ces railleries — sert-il là son client, qui précisément se plaint de n'avoir pu donner la suite de ces œuvres? — Mais M" Chaix d'Est-Ange ne résiste pas à divertir son auditoire, il lit : a L'auteur veut faire la peinture des pàtiments^ subis en silence par les âmes, dont les racines, tendres encore, ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique... » et ceci : « Il ignorait les blandices de la buvette... le Monde oriental et sultanesque du Palais-Royal, car le Palais-Royal et lui furent deux asymptotes... » Enfin cette psychologie qui réjouit fort le public : « Sa façon de dire les terminaisons en i faisait croire à quelque chant d'oiseau (il s'agit de la prononciation de madame de Mortsauf dans le Lys)^ le ch prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont elle

1. Dans le volume le mot « pàtiment » a été remplacé par le mot tourment.

attaquait les t accusait le despotisme du cœur. » Et l'auditoire de rire.

c( On ne lui reproche pas de manquer d'idées, dit encore Fauteur anonyme dans la Revue de Paris, on lui reproche de vendre des ouvrages dont il n'a trouvé que le titre... » Certes, on ne pourrait lui reprocher de manquer d'idées ! « Mais, après quinze mois d'attente, M. de Balzac nous remet, vers le milieu d'août 1835, une partie de Séraphita, le commencement et la fin, mais non pas le milieu que nous n'avons jamais pu obtenir.

» Séraphita, promise solennellement pour le 27 septembre, n'est pas venue encore le 11 octobre.

)) Le 20 octobre, M. Balzac remit une partie des épreuves, mais le milieu, cet inexorable milieu manquait toujours, h' ascension de la Vierge n'était^ pas encore expliquée, mais M. Balzac devait l'expliquer dans la nuit, et envoyer le lendemain à l'imprimerie la solution du problème.

» Cependant l'imprimerie ne reçut pas la solution du problème. »... Etc.

Voilà donc des griefs de F. Buloz.

Mais ceux de Balzac?

Balzac se plaint de n'être pas, à la Revue de Paris, traité avec toute l'importance qu'il mérite : « l'opinion personnelle du Directeur de cette Revue n'est pas favorable à M. de Balzac, et tend à le présenter comme un Paul de Kock ». On annonce à la Revue de Paris les livres de Balzac sur la même ligne que ceux du bibliophile Jacob,

ceci dans une intention blessante, etc. Pourtant, un autre grief, qui peut sembler sérieux, le voici : La Revue de Paris a communiqué à la Revue de Saint-Pétersbourg la première partie du Lijs dans la Vallée, et cette première partie a paru à Pétersbourg avant de paraître à Paris. Pourquoi? La Revue de Saint-Pétersbourg était un recueil français paraissant en Russie, « composé d'un choix des meilleurs articles de nos journaux parisiens; cette Revue les imprime quand bon lui semble, voilà quatre ans que la Revue de Paris communique les bonnes feuilles de cet ouvrage, sans désagrément ». Alors que s'est-il passé? Ceci, qui est du aux inégalités du fantaisiste Balzac :

Le Lys devait paraître à Paris dans les premiers jours d'octobre; c< les premiers numéros sont imprimés, les bonnes feuilles sont prêtes... » Ces bonnes feuilles sont alors envoyées à Saint- Pétersbourg. Mais c( M. de Balzac vient relire ses épreuves »... il n'est pas content de sa première partie, il l'emporte chez lui; « il force l'éditeur à composer en toute hâte un numéro différent », car le I^gs ne paraîtra pas cette fois-ci — ni les autres fois, il ne paraîtra qu'à la fin de novembre; — pendant ce temps, les bonnes feuilles arrivent en Russie, et paraissent dans la Revue de Saint-I^étersbourg . Colère de Balzac, qui accuse le directeur de la Revue de Paris de je ne sais quelles louches menées. Celui-ci demanda à ses collaborateurs de reconnaître la régularité

da ses procédés, concernant cette Revue de Saint- Pétersbourg. — Il y eut même une pièce versée aux débats, une pièce signée A. Dumas, Gozlan, R. de Beauvoir, Eugène Sue, Frédéric Soulié, Méry et Jules Janin. Ce dernier ajouta aux signatures ces mots :

« Je dirai même plus, c'est tout à fait le droit de la Revue; la contrefaçon, cette ruine de la littérature moderne, étant maintenant dans le droit des gens, quoi de plus juste? »

Parlant de ce procès, et de cette pièce, M. Biré dans son livre sur Honoré de Balzac écrit : « Ils signèrent (les méchants confrères) une déclaration dans laquelle ils jurèrent leurs grands dieux que la contrefaçon, horrible à Bruxelles, était charmante à Saint-Pétersbourg; cette pièce étrange portait les signatures d'Alexandre Dumas, etc. » Mais en vérité, quel rapport la Revue de Saint-Pétershoûrg y correspondante de la Revue de Paris, avait-elle avec la contrefaçon belge, qui, frauduleusement, copiait nos Revues françaises, et grâce à d'habiles connivences, publiait des textes soustraits, sans que nos auteurs, et nos Revues ainsi pillées, en eussent le moindre bénéfice?

Pour l'affaire Balzac, il n'en reste pas moins que les épreuves de deux placards furent envoyées en Russie, sans corrections suffisantes. Balzac reproche fort au directeur d'avoir livré « cette ébauche informe » à la publicité (cela s'est passé

en l'absonre de F. Buioz alors à Nohant pour quelques jours). Mais que dire aussi d'un auteur qui donne à l'imprimerie une prose qui n'est qu'une « ébauche mal dégrossie »? Cependant, cette erreur-là, F. Buloz ne la nie pas, il nie tout le reste.

Le 27 décembre, il écrit à George Sand : « Je me brouille avec Balzac, qui s'en va travailler à une gazette obscure qui nous a maltraités bien des fois, la Chronique de Paris ^; je vous assure que je ne regrette pas Balzac, je n'ai jamais pu m'entendre avec lui...

» Ce qui a amené la brouille, c'est un détournement d'épreuves qui a été fait pendant mon voyage à Nohant; mais le véritable motif, c'est qu'il voulait insérer dans la Revue des Deux MondeSy le Lys dans la Vallée^ que je n'ai voulu que pour la Revue de Paris. (F. Buloz craignait les inexactitudes de Balzac pour ses abonnés de la Revue des Deux Mondes, qu'il préférait visiblement aux autres.)

» A propos, j'oubliais de vous dire la merveilleuse, l'étonnante, l'effroyable nouvelle que voici : c'est l'alliance de Planche, d'Ilugo et de Balzac!!! pour faire, dit-on, le journal que je vous ai nommé. Planche nous doit 2 600 francs, il ne veut pas travailler, j'ai refusé de continuer

1. La Chronique de Paris qui réunit un moment Balzac et Planche eut aussi J. Sandeau comme collaborateur, Gh. de Uernard et Théophile Gautier; elle parut quelques niois.

le métier de dupe, et il a enlevé Balzac, qu'il aimait tant, vous savez, et il a adoré Hugo qu'il vénérait tant. Oh! l'admirable alliance! quels hommes bien faits pour s'entendre et s'aimer, n'en riez-vous pas? et comme cette coalition est redoutable pour moi?

» Dans trois mois Planche viendra à merci, Balzac aura rempli sa mission providentielle, et Huo-o aura fait un enfant à Juliette. Tremblez pour moi*. »

Il est assez piquant de rappeler qu'une des causes de la brouille de Planche et de Buloz, fut le jugement du critique sur Balzac lui-même; à propos des Contes bruns, Planche écrivait :

c< A vrai dire le talent de l'auteur de Sarrasine sent l'opium, le punch, et le café; rarement son imac^ination ressemble à la poésie, etc. « — c( M. Balzac nous reproche de nous être brouillés avec M. G. Planche, dit la Revue de Paris, ignore-t-il donc encore de qui sont ces lignes foudroyantes? M. G. Planche s'est brouillé avec nous pour les avoir publiées ^ »

Au cours de ce procès, en juin 1836, G. Sand, qui plaidait elle-même contre M. Dudevant, écrivait à F. Buloz : ce Vous avez fait, je crois, une folie d'entamer ce procès contre Balzac, parce que tout procès (je vous en parle sciemment) est

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