‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 10 sur 138 · UN ARBRE DE NOËL · texte numérisé non relu

UN ARBRE DE NOËL

mes camarades se moquaient bien de moi, mais cela ne me touchait guère. Dans tout le cours de ma vie, j’ai remarqué que j’ai fait exception à quelque règle. Une indulgence générale m’a toujours entouré comme d’une atmosphère, et j’ai passé là où d’autres ont échoué.

La plus grande des attractions, c’étaient les réunions de chant de Mlle Bost. Toute la famille était musicienne, on le sait. J’ai vu maintes fois, le soir, le père Bost enlever son habit et s’asseoir au piano avec sa fille. Et je laisse à penser quels accents, quels accords rendait l’instrument sous de telles mains. J’étais émerveillé, et il n’y a là rien de surprenant. Bien des gens du monde cultivé eussent envié le petit coin que j’occupais dans l’humble salon de cette cure de campagne, pour jouir à satiété de ces ravissants concerts.

A cette époque, en France comme en Ecosse, l’esprit huguenot comme l’esprit puritain ne s’édifiait que du chant des psaumes de David et des quelques paraphrases du psautier. On commençait, comme je l’ai dit, à chanter des cantiques, ceux de Malan et d’autres, mais seulement dans des réunions privées. Les chanter au culte public, c’eût été une innovation révolutionnaire. Cette innovation, M. Bost la tenta. L'avaiton pressentie ? je ne sais. Mais on en parlait d’avance. « Où allons-nous? disaient les vieux; ces cantiques-là ne sont pas inspirés, ils ne sont pas dans le psautier! C’est du catholicisme! y> M. Bost ne tint pas compte de ces anxiétés. Sa fille étudia longtemps avec nous un des cantiques de son père, et, un beau dimanche, M. Bost annonça, au second chant, un cantique au lieu d’un psaume ! Je vois encore l’ancien qui d’ordinaire entonnait et conduisait le chant, fermer de dépit son psautier, enlever ses lunettes et baisser la tête. Le chœur se leva et se mit à chanter. L'effet fut magique. Nous étions sur une tribune au fond du temple. Tous les reqards se tournèrent vers nous, comme fascinés : « Tout de. même c’est bien

beau! » chuchotaient les braves gens. Mais l’ancien, lui, et les vieux, étaient toujours là, tètes baissées, et il fallait voir avec quelle puissance de poitrine ils entonnèrent le psaume qui fut ensuite indiqué ! Ils semblaient nous dire : « Vos chants c’est de l’enfantillage; mais les psaumes de David, voilà du cru ! C’est là ce qu’ont chanté nos pères !» Si on leur avait parlé d’orgue ou d’harmonium, alors, ils se seraient sauvés du temple comme de la Babylone papiste.

Un des plus beaux souvenirs de cette époque se rapporte à une fête de Noël ( 1 844) * M. Bost père avait dû faire une assez longue absence. Sa fille mit ce temps à profit pour lui préparer une surprise. Jour après jour, pendant des semaines, elle nous réunissait et nous enseignait, avec toutes ses voix, le sublime chœur bien connu de son père, et que, je crois, il n’avait jamais encore entendu exécuter, le Gloria et aussi le Magnificat. Il revint pour les fêtes de Noël ; nous étions prêts, mais personne ne trahit le secret. La famille, de son côté, nous préparait une surprise. Pendant plusieurs jours, le père, la mère, la fille et quelques intimes qui étaient dans le secret, s’enfermèrent dans notre grande salle d’école. Nous nous demandions ce qu’ils y faisaient. Enfin le jour arriva. Le soir, un coup de cloche, et tout le monde se pressait impatient aux abords du grand bâtiment. Enfin les portes s’ouvrent. Quel éblouissement ! Quelle illumination ! Quel éclat ! Des centaines de bougies scintillent, comme des étoiles tombées du firmament, parmi le feuillage sombre d’un sapin chargé, non pas de givre, mais de bonbons et de mille choses indescriptibles. C’était comme un reflet de la gloire qui brilla sur les bergers dans cette nuit mémorable où les anges, de leurs chants, escortaient jusqu’aux confins de la terre le Sauveur des hommes ! Un arbre de Noël! Chose inconnue jusqu’alors chez nous! Il fallait voir le ravissement des bonnes vieilles gens et le nôtre! Mais

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