LE MAGNIFICAT ET LE GLORIA
quand, sur un signe, nous nous levâmes et entonnâmes le Magnificat, un profond silence succéda â l’agitation, l’émotion gagna ces bonnes gens de proche en proche, et tous fondirent en larmes. Suivit la distribution de prix et même des cadeaux. M. Bost crut clore cette belle cérémonie par quelques paroles heureuses et pleines d’opportunité. Lui
Asnières — La place dite l’Aujonnière
aussi avait le cœur plein ; l’exécution de son Magnificat l’avait pris par surprise et l’avait transporté. D’ailleurs, il nous le disait, il ne nous aurait jamais cru capables de ce tour de force musical ; je le crois en effet. II venait de s’asseoir, quand, spontanément, toute la jeunesse se lève, et, sous la direction de sa fille, avec la coopération de ses fils, nous chantons, comme par inspiration, son morceau sublime entre tous : le G/oria\... Un moment il resta comme ébahi. Rêvait-il? Lui semblait-il revoir la vision des bergers
de Bethléhem ? Recueillait-il les échos lointains du chœur céleste des anges?... Son âme fut remuée jusque dans ses profondeurs. De longs instants, il prêta l’oreille, le regard fixe, immobile comme une statue ; puis, baissant la tête, se couvrant le visage de ses mains, lui aussi fondit, en larmes, et une fois encore l’émotion saisit l’assemblée.
Quelle belle âme! quels beaux dons que les siens! Il disait souvent qu’il ne pouvait pas s’empêcher de composer, même dans ses voyages, et que les cahotements de la voiture battaient la mesure pour lui ! Et maintenant que ce Hændel de nos églises de France a passé dans les rangs de l’Église triomphante, qui dira le ravissement avec lequel il se joint aux chœurs des élus, et avec quels transports il fait vibrer les cordes de s'a harpe d’or, à la gloire de Dieu, et chante le nouveau cantique de l’Agneau ?
C’est dans ce milieu et sous ces influences que se sont passées les plus belles années de mon enfance. J’aime à y reporter souvent mes pensées.
Ma bonne mère, avec les économies qu’elle avait pu réaliser à Beauregard, faisait valoir « son bien », comme on dit au pays, et elle était à l’abri de la misère, mais toujours dans la gêne, surtout à l’époque où elle devait payer ses impôts. Tout son amour maternel semblait s’être concentré sur moi, le plus jeune, le seul qui restât avec elle. Elle mettait bien en pratique toutes les leçons qu’elle me donnait sur la paresse : « Mon enfant, disait-elle, ne mange jamais le pain de la paresse. » Nous avions même une bonne chèvre et une vache laitière qui étaient une grande ressource, car ma mère faisait du beurre et du fromage qu’elle vendait au marché d’abord, et à des particuliers ensuite. Je l’accompagnais quelquefois le samedi, en ville, et j’étais fier de porter son panier. Elle faisait ses provisions. C’était modeste : des abatis dont elle faisait un grand fricot, un maquereau, une