MARIE BOST
qu’on le huât et qu’on lui jetât de la boue et des pierres. J’en sais quelque chose personnellement, tout jeune que j’étais encore. La haine que les catholiques avaient conçue pour cet homme de Dieu se comprend. M. Bost raconte dans ses Mémoires (t. II, p. 3i2 et suiv.) comment il avait été amené à s’occuper de controverse avec l’archevêque de Bourges. Ces controverses, il les faisait connaître par des feuilles qui étaient très répandues et lues avec avidité et avec des sentiments divers selon le camp auquel appartenait le lecteur. Les protestants, d’abord fiers de leur pasteur, trouvèrent bientôt que c’était un casseur de vitres et commencèrent à se plaindre de sa sévérité.
Mais, en revanche, on admirait sa belle famille ; on aimait sa modeste femme, et catholiques comme protestants « adoraient », qu’on me passe l’expression, sa fille unique, Ml,e Marie Bost. Toute jeune qu’elle était, elle avait gagné tous les cœurs, et les catholiques les plus bigots, qui croyaient faire une œuvre pie en insultant son père, se découvraient devant cette jeune fille et recevaient ses visites comme celles d’un ange. Pour elle, pas de barrières; son ministère d’amour s’étendait à tous et n’exceptait personne. C’est surtout de la jeunesse de l’église qu’elle s’occupait, je veux dire des enfants des écoles et des jeunes filles. Elle avait sur eux une influence extraordinaire qui tenait de la fascination. On aurait fait tout pour elle. Elle avait des réunions bibliques et des réunions de chant qu’on suivait avec un intérêt qui tenait de l’enthousiasme. On se disait : « Tu sais! Mademoiselle va enseignerun nouveau cantique!... Tel jour nous allons faire une promenade ou un pique-nique avec elle ! » Et toutes ces jeunes filles d’accourir à l’heure fixée ou de s’endimancher pour le pique-nique. C’était une nouvelle vie pour l’église d’Asnières. On appelait MIlc Bost « Mademoiselle le pasteur ». On me pardonnera de m’étendre
sur cette personnalité angélique. Je n’ai vu d’influence pareille nulle part. Car, notez, il n’y avait rien de morose, rien qui sentît la mélancolie, dans cette piété puissante. Au contraire, tout y était joie et pureté. Et aucune influence n’a plus contribué à me faire aimer les choses de Dieu et à préparer ma vocation missionnaire.
Missionnaire ! toute la famille l’était à des degrés divers ; mais elle, elle l’était au superlatif. C’est alors et par elle que j’ai entendu tout d’abord parler de missions et que je m’y suis intéressé. Elle nous captivait par ses récits ; ceux qui en avaient, donnaient de leurs sous. Je n’en avais pas, moi, et je ne pouvais pas en demander à ma mère qui n’en avait pas non plus. Aller aux réunions et ne rien donner, c’était une tristesse pour moi et une humiliation, l’une autant que l’autre, et il m’arrivait souvent d’en pleurer. Un jour, je remarquai que notre digne instituteur, un père pour moi, plantait des choux. Il avait ramassé dans une brouette, sur le chemin devant sa maison, de la bouse dont il fumait ses plates-bandes. Ce fut un trait de lumière. Si je prenais la brouette et ramassais moi-même la bouse, peut-être pourraisje avoir un sou à donner, pour la collecte de Mademoiselle? Le cher et digne homme me comprit, il me remit sa brouette ; je ramassais le fumier, et il me donnait des sous! Ce bonheur de donner, brille, dans mon enfance et à travers tous les brouillards de mes lointains souvenirs, avec une pureté que j’aime encore à contempler et, laissez-moi le confesser, que j’envie. Si seulement les parents et les instructeurs de la jeunesse pouvaient réaliser l’indicible jouissance qu’ils procurent aux enfants et le bien durable qu’ils leur font, en sapant en eux le principe si vivace de l’égoïsme et en développant l’esprit du sacrifice volontaire et joyeux !
C’est dire que je suivais avec assiduité toutes ces réunions qui n’étaient que pour des jeunes filles. Quelques-uns de