‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 103 sur 138 · EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

EN AFRIQUE

Le cauchemar des adieux. — Derniers temps à Paris. — A Londres. — A bord du Trafalgar. — Terre ! — Première chevauchée en Afrique. — La Vallée du Charron. — Séjour au Cap. — En route pour le Lessouto. — M. et Mme Moffat. — La mission du Lessouto. — La guerre de i858. — Moshesh. — Conférence missionnaire. — Molapo. — Fondation de Léribé. — Arrivée et installation. — Travaux matériels. — Étude du sessouto. — Travaux en sessouto. — Séjour à Hermon. — En route pour Port-Elizabeth. — Course folle jusqu’au Cap.

Le grand déchirement était consommé; mais un mois et demi, occupé parles préparatifs matériels et les adieux, devait s’écouler avant le départ.

Le « cauchemar des adieux ! » comme disait Coillard quarante ans après ! Ne pouvoir faire une visite, ne pouvoir se réunir avec quelques personnes, sans qu’il soit fait d’émouvante allusion au départ ! Il n’y a pas répétition pour les auditeurs qui changent, mais pour celui qui part ! Entendre constamment l’expression de sentiments sincères, il est vrai, mais toujours les mêmes ; provoquer involontairement et par sa seule présence les mêmes manifestations, 11’y a-t-il pas là un danger? Il est vrai qu’il y a la contre-partie : liens d’amitié que quelques heures parfois suffisent à former entre les chrétiens et leurs mandataires, encouragements de toute espèce et donnés de telle façon qu’il ne peut être question de banalité.

En 1867, U11 départ de missionnaire était, en France, chose peu commune ; le dernier remontait à sept ans ; les voyages

F. COILLARD

F. COILLARD

étaient longs et difficiles, la poste lente et irrégulière, les nouvelles rares, la perspective de retour lointaine, et le revoir d’autant plus incertain. Tout cela rendait le départ du missionnaire plus poignant que de nos jours ; les communications étant plus difficiles, les adieux se bornaient à la famille, au Comité et à quelque autre église que désignaient les circonstances. Le cauchemar des adieux était de plus courte durée, le danger d’accoutumance était moindre.

Coillard était revenu à Paris brisé. Son attitude accablée frappa M. Casalis.

Lin jour celui-ci, raconte Coillard ", prit un air gai, me fit questions sur questions pour savoir ce que j’avais sur le coeur; il me dit que ma tristesse lui faisait de la peine. 11 comprenait bien la tristesse, mais la tristesse résignée et sereine, et non une tristesse accablante. J’étais non seulement triste, mais j’étais abattu, voilà ce qui l’affligeait. Il pensait que ma résignation eût édifié mes frères : c< Montreznous de la joie au milieu de vos larmes, me disait-il, et vous nous réjouirez et vous nous édifierez; c’est là ce que nous désirons de vous. »

Puis il me demanda, plus directement, ce que j’avais sur le cœur. Je ne pouvais lui répondre. Alors il toucha diverses cordes qu’il croyait sensibles : la séparation d’avec mes parents et surtout la question du mariage. Je ne lui dis rien là-dessus; je lui dis seulement que je n’avais pas trouvé à la Maison des Missions, à mon retour, toute la sympathie que je désirais. J’eus regret d’avoir lâché ce mot, car ce n’était pas vrai entièrement. M. Casalis en fut affligé, m’assura que j’avais toutes les sympathies, « mais, ne demandez

i. Coillard n’a pas poursuivi son autobiographie au delà des premiers temps passés à la Maison des Missions. Dorénavant, les passages de Coillard qui ne sont pas indiqués comme extraits de lettres, sont empruntés à son journal. (Ed. F.)

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pas qu’on vous fasse toujours des condoléances, » me dit-il.

Notre entretien se termina assez brusquement. Nous fîmes une prière qui me fit du bien et qui passa pour ainsi dire l’éponge sur ma tristesse.

La réunion mensuelle des Missions (6 juillet) fut consacrée aux adieux de MM. Daumas et Coillard1; puis Coillard lit, sur la demande de M. le pasteur Guiral, l’ancien pasteur d’Asnières, un voyage, « une tournée » comme on dit aujourd’hui, dans les églises de la consistoriale de Saint-Quentin.

Ainsi les jours se passent en préparatifs, en visites ; les préoccupations matrimoniales jouent un grand rôle ; enfin arrive la dernière semaine. M. Casalis devait partir pour la Suisse le lundi 17 août.

J’eus, le dimanche après-midi (16 août), une entrevue extrêmement solennelle avec lui. Il ne me dit rien et moi je ne dis rien. Nous restâmes ainsi longtemps, nous regardant, puis baissant les yeux, jusqu’à ce qu’enfin, tombant à genoux, nous élevâmes, l’un après l’autre, nos voix émues à Celui qui lit même les soupirs qui sont dans les cœurs dé ses enfants. Oh! ce cher M. Casalis! quelle prière! quelle affection dans son cœur !

Le soir nous allâmes dîner chez M. Louis Meyer. Dîner délicieux ! Je restais pour la réunion avec M. Casalis au temple. Je pris aussi la parole pour dire brièvement à ces braves chiffonniers de Saint-Marcel par quelles voies mystérieuses mon Père m’avait amené à le servir ainsi. Le lendemain, M. Casalis partait de la Maison des Missions à 5 heures. Son départ fut naturellement bien précipité. Mais nous eûmes le bonheur de rencontrer un fiacre et c’est là, en traversant les rues populeuses et tumultueuses de Paris,

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que nous élevâmes, une fois encore, notre cœur au Seigneur — moment solennel que je n’oublierai jamais.

J’étais à peine rentré que je me hâtai de partir pour aller à Versailles où je restai jusqu’au lendemain soir. Mrae André- Walther m’avait invité et avait ainsi répondu à un besoin de mon cœur. Je passai là de délicieux moments avec M. Vallette. Nous allâmes ensemble voir M. et Mme Grandpierre à Jouy. Le lendemain, j’eus une longue entrevue avec Mme André, qui dura plusieurs heures. Nous lûmes la Parole de Dieu, nous priâmes dans une gloriette, puis nous causâmes, et le sujet de la conversation fut le mariage. Le soir même, j’étais à dîner chez M. le pasteur Berger; je lui parlai de cette affaire, il me conseilla très fortement d’attendre que le Seigneur lui-même m’ouvrît la voie, et jusque-là de n’y pas penser. Tout en resta donc là.

Dès lors, je ne m’occupai plus que de mes préparatifs de départ. Je fis mes visites d’adieu qui furent très froides. Celle à M. Berger me fit du bien. Il fit une courte prière avec moi, toute la famille me fit ses adieux en pleurant et je les quittai.

J’étais très heureux. Je passai toute la nuit en préparatifs; aussi pus-je voir avec calme approcher le moment du départ (22 août). Je ne pus pourtant qu’un court instant élever mon cœur à Dieu avec cette chère Mlle Henriette Casalis, pendant que toute la maison était sens dessus dessous. Par suite d’un malentendu, les employés de la gare de Passy nous firent manquer le train; grande agitation! Nous dûmes prendre des fiacres qui nous amenèrent quelques minutes avant le départ. De nombreux amis nous attendaient pour nous faire leurs adieux.

Dans la presse, ma boîte à musique fut oubliée sur le trottoir, je le dis à un employé. Mais j’en avais fait le sacrifice et je 11’y pensai plus pendant tout le temps du voyage;

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