‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 105 sur 138 · A BORD DU « TRAFALGAR · texte numérisé non relu

A BORD DU « TRAFALGAR

Le vaisseau allait dans tous les sens, dit-il, et chacun de ces horribles craquements, qui n’ont point cessé, semblait être comme une pompe qu’on me plongeait dans l’estomac ou comme une scie qu’on m’appliquait aux os.

Puis il y eut un répit.

Je me traînai sur le pont et là, malade à la mort, je contemplai, une fois encore, les côtes de ma France bienaimée qui venait reparaître à mes yeux, avant de disparaître pour toujours. Ah! France bien-aimée, chère patrie! faut-il tant souffrir pour te quitter? Telles furent les seules réflexions que je fis et je dis encore un dernier adieu à ces rivages chéris; puis l’horizon les déroba à ma vue. Cependant la mer se calma. Tous les pestiférés parurent sur le pont, faisant piteuse mine; moi j’étais du nombre. Je m’étendis sur un tapis, résolu à y rester le plus longtemps possible.

Nous voyions encore les côtes d’Angleterre ; nous avions toujours un vent contraire. Ah! je ne soupirais plus après la France que j’avais quittée, mais après l’Afrique où je vais. Oh ! quand pourrai-je te saluer, heureux moment où enfin je poserai le pied sur la plage africaine? Vie du désert, privations de la vie, épreuves de tous genres, non, je ne vous redoute pas ; vous m’attendez, je vous désire. Mais loin de moi, pour toujours loin de moi les voyages maritimes et le mal de mer !

Les passagers, sans compter les enfants, sont au nombre d’une cinquantaine à peu près. C’est une société bien choisie selon le monde : les crinolines, les volants et toute espèce de falbalas à la mode et de moi inconnus, font fureur. Je m’y attendais. Pour les messieurs, il est permis de se tenir un peu moins à l’étiquette. Jusqu’à présent, on n’a pas encore exigé l’habit noir à table; c’est beaucoup.

Nous sommes au douzième jour de notre navigation et on nous dit que nous sommes vis-à-vis de La Rochelle. Avant-hier on nous disait que nous étions à la hauteur de Bordeaux et, hier matin, le capitaine me disait que nous étions à la hauteur de Nantes, et on nous promettait hier soir de nous ramener à Londres pour ce soir, si nous le désirions! Nous sommes ballottés dans tous les sens dans ce golfe de Biscaye, sans pouvoir en sortir. Oh ! qu’heureux sont ceux qui peuvent dormir sur la terre ferme ! Lorsque j’avais ce privilège, que ne pensais-je plus souvent à ceux qui sont en mer? Mieux vaut, à mon avis, n’être qu’un savetier de village, que capitaine à bord d’un trois-mâts !

Mercredi 16 septembre i85y. — On nous dit que nous sommes encore à la hauteur de Bayonne. O France, ô ma patrie bien-aimée ! tu ne peux laisser partir les enfants de ton sein! Si ce temps continue, jamais nous n’arriverons au Cap. Je commence à me faire à la vie de vaisseau.

De nouveau, le gros temps reprend ; la cabine de Coillard est détestable : il a un autre passager avec lui ; des paquets de mer, pénétrant par le hublot, sont arrivés sur son lit, sur lequel dégoutte également l’eau noire du pont, que ce soit l’eau des lames, l’eau de la pluie ou l’eau répandue le matin par les matelots pour laver le plancher ; le lit est habité par des millions d’insectes de toute grosseur « qui n’ont pas plus que moi, dit Coillard, le privilège d’y coucher à sec. »

Il me semble comprendre que, dans ce retard même, il y a cependant pour moi un sujet de bénir le Seigneur. Je désire ardemment étudier l’anglais et le parler un peu en arrivant au Cap. C’est peut-être pour cela que le Seigneur permet que nous soyons si longtemps en mer. Mme A., du Cap, a la bonté de me donner tous les jours une leçon d'anglais.

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