A BORD DU « TRAFALGAR
Mais ces alternatives de vent contraire et de calme ralentissaient le voyage et faisaient craindre que les vivres ne vinssent à manquer. Malgré les études d’anglais, les journées sont longues et les distractions rares. Le dimanche 27 septembre, rencontre d’un navire :
Dès qu’on le put, on fit des signaux et quelle ne fut pas ma joie en voyant se déployer dans les airs le drapeau tricolore ! «. Un vaisseau français! un vaisseau français! » m’écriai-je en courant à M. et Mme Daumas. Tout le monde était sur le pont et admirait ce vaisseau. « Pretty, pretty ship ! » disait et redisait sans cesse le capitaine, à ma grande satisfaction. Je crois bien qu’il était beau, il était tout neuf et avait toutes ses voiles ! Avec quelle légèreté il flottait sur les vagues et avec quelle vitesse il fendait les flots! Tout le monde était dans l’admiration ; mais avant que nous l’eussions perdu de vue, il nous souhaita un bon voyage et emporta mes regrets à la France!... La vue de ce vaisseau français me ranima et me fit du bien.
Une autre fois, ce sont des centaines de poissons volants qui viennent distraire les voyageurs. Un jour, un enfant meurt et le lendemain a lieu la cérémonie si impressive des funérailles à bord.
Le lundi 12 octobre, le capitaine annonce qu’on n’est pas loin des rochers de Saint-Paul (près de l’Equateur, en face des côtes du Brésil); on parle de pêche, on prépare les hameçons :
Déjà les gourmets voyaient les plats de poissons frais remplacer sur la table nos éternels boiled mutton, roast mutton, fowl et compagnie, et déjà ils en savouraient l’odeur. Les heures se passent, tout le monde attend les rochers de Saint-Paul, mais on ne les voit pas. Dans l’après-midi, qu’est-ce que j’apprends? C’est que nous sommes à 5o milles
F. COILLARD
plus loin de ces rochers que nous le pensions ! Quand on se trompe de 5o milles dans ses calculs, n’y a-t-il pas de quoi faire échouer le Trafalgar ?
Vendredi 16 octobre i85y. — Rien ne m’élève l’âme comme le spectacle sublime des beaux couchers de soleil que nous avons dans cet hémisphère sud.
Coillard va trouver, sur le navire, un aliment à son besoin d’évangéliser, son désœuvrement lui pesait : « Tout s’efface, s’écrie-t-il, en présence d’une âme à sauver. » Dès l’embarquement, il avait remarqué un passager qui, quoique occupant une belle position, était profondément mélancolique ; avec mille précautions et beaucoup de prières, il gagna sa confiance :
Je lui fis part de mes expériences, je lui dis que la prière et la Bible m’avaient tiré de la mélancolie où je m’enfonçais de plus en plus, je lui parlai avec la prière dans le cœur. Oh ! comme cela me rappelait J. B., d’Asnières î
Enfin Coillard arriva à lui lire la Bible et dès lors, il se mit à lutter par la prière pour cette âme. Sa dernière réflexion sur ce passager est :
Pauvre homme ! toujours plus triste ! Que de nuit dans sa pauvre âme! Il n’y a que Dieu qui puisse percer ce nuage si épais.
Vendredi 6 novembre i85j, G heures matin. — Terre, terre, terre !
g heures soir. — Me voilà à terre après soixante-six jours de navigation; à terre, au Cap! dans une maison! dans une chambre! J’en puis à peine revenir! Mon âme, bénis l’Éternel !