J. M. E., i858, p. 5o et suiv
F. COILLARD
foi, s’expatrièrent, et les ennemis de la croix, au lieu de détruire l’Eglise du Seigneur, ne firent qu’en disperser au loin la semence et maintenant ils peuvent, à leur confusion, contempler, ici comme ailleurs, l’accomplissement de la parole de Jésus. Le Français, le protestant français surtout, ne peut visiter de sang-froid ces lieux où nos pères vinrent chercher la liberté d’aimer Dieu, de croire en lui et de le servir.
« C’est à chaque pas que l’intérêt redouble. Ici, ce sont des arbres plantés par la main des réfugiés français ; là, ce sont des familles qui s’honorent encore de descendre d’eux et de porter leur nom ; ailleurs, c’est l’emplacement de la première église, anéantie maintenant. Mais un arbre, un vieil olivier, végète encore là, comme pour en perpétuer le souvenir et donner de sérieuses leçons aux générations futures. »
Revenu au Cap, Coillard y prolongea encore son séjour :
« Nous ne pensions rester que quelques jours à la ville du Cap, écrit Coillard à M. le pasteur Diénv (20 janvier 1 858) , et voilà bientôt trois mois que nous y sommes! Diverses circonstances ont concouru à retarder notre départ. Mais enfin le moment est venu, nous sommes de nouveau dans les emballages, dans les malles et les paquets pour entreprendre un voyage non moins long et non moins fatigant que celui que nous avons derrière nous. Sera-t-il plus agréable? Je ne le sais pas positivement, mais il m’est bien permis de le supposer, car nous serons une bonne petite caravane missionnaire : la famille Daumas, la famille Pellissier et la... j’allais dire la famille Goillard, mais pas si tôt que cela; c’est assez d’ajouter, pour le moment, le missionnaire Coillard. Nos wagons se préparent à grand train. Si vous
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pouvez vous figurer un énorme chariot à quatre roues, d’une quinzaine de pieds de long, de cinq ou six de large, peint en rouge par dessous, en vert dans les côtés, en bleu à l’intérieur, recouvert d’une double tente imperméable, rempli de caisses sur lesquelles se trouve une espèce de lit, muni sur les côtés d’une bêche, d’une pioche, d’une cognée, de caisses encore, traîné par un attelage de douze bœufs vigoureux que devance un noir pour les guider, et que conduit un autre noir, assis, comme un prince sur son trône, sur le devant du wagon et manœuvrant à deux mains l’énorme fouet dont le manche n’a pas moins de quinze pieds de long et dont le bruit n’est pas moins fort que celui de la détonation d’une arme à feu: voilà le wagon du «. petit cousin Coillard ».
« Vous comprenez que nos locomotives africaines n’ont ni la forme, ni la force, ni la rapidité des vôtres, mais elles ont leurs avantages et leurs charmes, néanmoins. Je suis sûr que vous seriez vivement intéressé de nous faire dans quinze jours, ou au moment où vous lirez ces lignes, une visite dans le désert. Vous aimeriez à voir la caravane quand on dételle, et contempler, au milieu de ce groupe, qu’animent de nombreux enfants, le jeune missionnaire, célibataire encore, allant couper quelques broussailles pour faire son café et sa petite cuisine, puis, à la manière indigène, s’asseyant gaiement sur le sable pour partager, avec ses deux hommes, le modeste repas que ses mains ont préparé.
« Mais j’anticipe. Je ne suis point encore dans le désert, et quoiqu’au milieu de toutes sortes d’occupations et préoccupations de départ, je suis encore, néanmoins, dans une ville où la civilisation européenne, bien qu’ayant un cachet tout particulier, je ne sais quelle teinte des mœurs primitives, est pourtant la civilisation. J’ai beaucoup joui de mon séjour dans cette ville lointaine et étrangère. Le Seigneur m’y a fait rencontrer de précieux amis que je ne quitterai
2 ÿ O F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE
pas sans quelque regret. J’étais d’abord chez ce brave M. Morton qui a été si bon pour moi, et qui n’a pas voulu me laisser partir sans me Taire accepter une quarantaine de volumes anglais, grecs et français. Je ne le quittai que pour répondre à l’aimable invitation de M. Pellissier chez lequel je suis depuis un mois et demi passé. J’ai beaucoup joui de cette famille, en vérité. M. Pellissier est un ancien élève de Glay. Il aime à me parler de cette chère maison, il me demande si son panier y est encore ; c’était son humble malle, lorsqu’il quitta le Dauphiné; il faut avouer qu’elle n’était pas brillante. Moi, à mon tour, je lui raconte joyeusement comment, en me rendant pour la première fois dans cet institut, je m’arrêtais de temps en temps, sur le bord du canal, pour raccommoder mon pantalon. Puis, nous repassons ensemble tous les petits épisodes de notre vie et les incidents, qui, après avoir illustré notre séjour dans ce cher Glay, en embellissent aussi le souvenir. Et quand je serai dans l’intérieur, je trouverai dans le doyen de notre Conférence, M. Rolland, encore un enfant de Glay qui m’en parlera nécessairement.
« Vous saurez sans doute, à l’heure où ces lignes vous parviendront, que mon cher hôte est dans le creuset de l’épreuve1! M. et Mrae Pellissier retournent à Béthulie en deuil, tandis qu’ils espéraient y aller avec joie ! Les voies du Seigneur ne sont pas toujours nos voies, ni ses pensées nos pensées! M. et Mme Pellissier sont pourtant bien soutenus. Oh ! que j’aurais voulu que ceux de ma connaissance qui pleurent sur une tombe pussent voir comment pleurent, non pas les missionnaires, mais les chrétiens, les enfants de Dieu! J’avoue que cette épreuve, à laquelle j’ai participé bien sincèrement, n’a pas manqué d’être bénie pour
i. M. et Mm- Pellissier venaient de perdre une fille. (Ed. F.)
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mon âme. J’ai pu faire l’expérience qu’il vaut mieux se trouver dans une maison de deuil que dans une maison de festin.
« Je ne crois pas que le climat de la ville du Cap elle-même soit bien sain. On meurt ici dans une proportion vraiment étonnante, et la mortalité serait plus grande encore sans un certain vent qui, du haut de la montagne, souffle avec une violence dont vous ne pouvez vous faire d’idée et qu’on appelle, avec quelque raison, « le docteur de la ville du Cap ». 11 soufflait cette semaine avec une violence telle que je croyais qu’il emporterait la maison. Comme il faisait, du reste, une journée magnifique et que j’avais beaucoup travaillé, je désirais m’aller reposer sur le bord de la mer, et, en contemplant les vagues écumantes qui viennent se briser contre les rochers du rivage, élever mon âme à Dieu par la méditation et la prière. Je me mis en route, mais je n’allai pas loin, je vous assure. L’air était obscurci par des nuages de poussière où se trouvaient même de petites pierres qui ne savaient guère donner de doux baisers. 11 fallait nécessairement fermer les yeux, aller en tâtonnant, au risque de se casser la tête contre un mur, de s’embarrasser dans des poutres ou de se jeter dans une mare d’eau. Il est impossible de s’habiller ici en été, car si, à de certaines heures de la journée, il fait une chaleur à tout cuire, le soir, il fait un froid humide qui vous pénètre de part en part, et qui fait que vous êtes heureux de vous envelopper dans vos plus chauds habits d’hiver. Il en est de même pour la pluie, de sorte qu’il est bien rare qu’on sorte sans un parapluie qui sert, tout à la fois ou successivement, de parasol et de parapluie.
« Les Malais forment ici une population vraiment curieuse sous tous les rapports; mais c’est une honte que de tels païens pratiquent encore leurs rites dans cette ville chrétienne. Ils ont des mosquées et des prêtres. Vous distinguez
toujours ceux-ci, non seulement par le chapeau pointu en forme d’entonnoir, commun à tous les disciples de Mahomet, mais encore par la barbe, par la robe d’indienne ou de coton blanc qu’ils portent et qui est de la coupe d’une longue chemise d’homme. Ils habitent des maisons basses, étroites, mal éclairées, malpropres et, ai-je besoin d’ajouter, malsaines? Ces maisons n’ont qu’une seule chambre, absolument comme celles d’Asnières ; mais on dit que ces pauvres gens y sont entassés par vingtaine, trentaine et quarantaine. Les gens de couleur sentent toujours mauvais, et vous ne pouvez pas les rencontrer sans le sentir. Je vous laisse à penser ce que ce doit être dans ces tavernes-là ! Les enfants noirs croissent ici comme des champignons; de ma vie, je n’ai vu autant d’enfants. Et je vous assure que vous aimeriez à voir ces petits négrillons, les joues potelées, les yeux pétillants d’intelligence, la tête nue, n’ayant d’autre vêtement qu’une courte chemise de coton, courant, se battant ou s’amusant dans les rues de la ville du Gap.
« L’autre jour, je me rendais sur le bord de la mer, et, pour être plus seul, je quittai la route habituelle et je me trouvai dans une plaine immense. Je marchai au hasard lorsque, tout à coup, le vent m’apporta une odeur de corruption que je n’attendais pas dans ce lieu. Je lève la tête, je regarde. Il y avait là, à droite et à gauche, une multitude de chiens, les uns couchés nonchalamment, les autres rongeant quelques carcasses qui gisaient sur le sable, d’autres flairant, rôdant et me regardant avec un certain étonnement. Ici se trouvait un petit dôme de terre surmonté d’une ardoise et orné de quelques branches de verdure ; là, des monceaux de pierres de toutes grosseurs, le tout entouré d’immondices, de charognes qui servaient de pâture aux oiseaux de proie; je me trouvais au milieu d’un cimetière mahométan ! Il était presque nuit, je ne sais quelles impres-
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sions vives nie saisirent, il me serait bien difficile de les analyser.
« M. Pellissier a ici un vieux Mochuana païen, nommé Molala, dont j’aimerais pouvoir vous envoyer le portrait. Nu-pieds, nu-tête, n’ayant d’autres vêtements qu’une chemise et un pantalon en lambeaux, sale, de petite taille, il a une haute opinion de lui-même pourtant. Si vous chantez, voici ses yeux qui sont à la porte. Si vous êtes au salon causant tranquillement, voici mon petit homme, les bras croisés, couvert quelquefois d’une vieille et sale peau de bœuf, qui s’en vient magistralement, sérieusement, solennellement, prendre tout simplement place à vos côtés et faire la conversation. Il parle avec une facilité admirable, et ne vous répond jamais qu’avec dédain. Il s’en croit tant! Mais j’aimerais surtout que vous le vissiez lorsqu’il prend une prise. C’est une affaire d’Etat; il faut de grands préparatifs; il faut contempler cette bonne prise qui remplit la moitié de la main ; puis celte figure noire s’illumine, ce visage s’allonge, ces narines, déjà si larges, s’élargissent encore, c’est un repas auquel tous les sens semblent participer et qui n’est complet qu’autant que les larmes coulent, soudaines et abondantes, et font voir les étoiles en plein midi.
Un soir, pour mettre fin à ses impertinentes demandes, je m’avisai de lui offrir une prise de ma confection. Je lui préparai une bonne dose de tabac où je mêlai la moitié de poivre. Nous étions à souper alors, et le brave Molala, dans l’altitude d’un grand homme, parlait avec tant d’ardeur qu’il ne s’aperçut de rien. Il prend la dose dans sa main, fait toutes les cérémonies usuelles, puis s’apprête à savourer les délices de ce petit festin par moi préparé. Impossible de décrire la scène ! Le pauvre homme s’arrête comme pétrifié, interrogeant tour à tour sa main, son nez, le reste de son tabac, et demeure dans un inquiet silence. Nous étouffons de rire et le
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pauvre homme, comprenant l’affaire, nous lance un de ces regards de mépris où se mêlait de la confusion et disparaît. Ce fut la péroraison de son éloquent discours. Il comprit ma pensée, il ne demanda plus de tabac depuis ce temps; il s’en est bien gardé. Chat échaudé craint l’eau froide. Mais malheureusement, il a jeté les yeux sur mes souliers; il les trouve admirables et, bien qu’ils soient deux fois trop grands pour lui, il me tourmente cependant pour les avoir, m’assurant qu’ils lui iraient à merveille.
<c Pauvre Molala ! C’est le marmiton de Mme Pellissier. Il se mêle de nettoyer les couteaux sur une pierre de grès et, quand il les a frottés jusqu’à les user, sans les avoir aiguisés, il les cache soigneusement pour qu’on ne les salisse pas et il faut tâcher de dîner sans couteaux.
« J’ai essayé, par interprète, de lui parler de son âme. L’autre jour, en particulier, je lui parlai du ciel et de l’enfer; il me répondit dédaigneusement: « Tu me parles comme un enfant (terme de mépris); as-tu été là pour me parler ainsi? Si ce que tu dis est vrai, est-ce que Dieu m’aurait donc fait naître pour me faire périr? » Maintenant il lave ses haillons, espérant acheter des bœufs avec, là-haut dans son pays, et se contenter du costume indigène. Ce petit bout d’homme a je ne sais combien de femmes.
« Il y a aussi ici une femme de race Bechuanaou Bushman d’un caractère non moins curieux. Ces jours-ci, elle se croit à l’agonie, elle a mal à la tête. Aussi, adieu la besogne ! Ayant crié toute la nuit, elle va, majestueusement couverte de sa peau de bœuf, s’accroupir dans le poulailler, le dos tourné à la porte, pour y dormir et y ronfler tout le jour, 11’interrompant son sommeil que pour fumer dans un os, non pas du tabac, mais des feuilles de chanvre qui produisent sur elle le même effet que l’eau-de-vie.
« Cependant je ne crois pas que ces deux curieuses créa-