AU MARCHE DE BOURGES
carpe, un morceau de morue, puis un paquet de chandelles, etc., et nous rentrions les gens les plus heureux du monde. Aux approches de Noël, ma mère généralement trouvait le moyen de remonter ma garde-robe : blouse neuve, pantalons neufs de droguet, sabots neufs, chapeau neuf, je n’avais rien à envier à qui que ce fût. C’est ma bonne sœur Marie- Jeanne qui me faisait tout cela, quand elle était près de nous. Mais elle se maria (1842), et avec son mari elle alla vivre à La Ferté-Imbault, au service d’une famille anglaise dont j’aurai à parler plus tard.
Le bonheur domestique dont je jouissais était rendu plus intense par la présence d’une nièce qui n’avait que deux ou trois ans de plus que moi et qui était comme ma sœur \ Elle était très dévouée à sa grand’mère et faisait pour elle, dans son ménage, bien des choses que je ne pouvais faire ; elle était très gaie; nous aimions les choses de Dieu, nous suivions les réunions ensemble, nous chantions ensemble les nouveaux cantiques devenus si populaires ; elle était l’amie de Mademoiselle, c’est tout dire.
Quant à ma mère, elle avait tout mon cœur et toutes mes pensées. Je cherchais à deviner ce qui pouvait lui faire plaisir. L’idée me vint, un jour, que je pourrais bien aller au marché à sa place. Bonne mère ! elle sourit. Mais, comme je la suppliai avec instances, elle finit par consentir. Un vendredi soir, elle prépara sa corbeille : il y avait des œufs, de petits fromages de chèvre, du fromage blanc, du beurre, le tout bien arrangé sur une serviette et recouvert d’une autre, toutes deux blanches comme la neige. Ma mère me dit les prix de chaque chose, et, de grand matin, je partis. J’avais une lieue à faire. Comme j’allais d’un pas allègre ! C’était la
1. Françoise, fille de Pierre Berthault et de Catherine Coillard, née le 22 septembre i832, actuellement veuve Gauthier, vivant à Foëcy. (Ed. F.)
F. COILLARD
première lois que je faisais quelque chose pour ma mère et que j’avais une responsabilité. Je dépassai, sur la route, bien des voisines qui s’en allaient tout doucement de compagnie, en causant. En me voyant passer, ces braves femmes s’arrêtaient tout court : « Oh ! le petit cousin ! où vas-tu donc sans la mère Bonté ? La mère Bonté est-elle malade ?» — « Non, elle n’est pas malade, ma mère. Mais je vais au marché pour elle! » Et je pressais le pas. Un des premiers sur la place, je m’installai, payai le péage, et étalai ma marchandise. Mon jeune âge, ma petite taille et je ne sais quoi d’autre, attirèrent des chalands sympathiques. Je ne savais pas surfaire ma marchandise. Ma mère m’avait dit ses prix, je m’y tins et je les eus. Avant midi j’étais de retour. Ma mère n’en croyait pas ses yeux: « Mon enfant, disait-elle, tu as mieux réussi que moi. Le bon Dieu est bien bon pour nous ! »
Cet essai m’encouragea et, toutes les fois que ma mère pouvait éviter d’aller faire ses petites provisions, j’allais à sa place et je devins un des habitués du marché. Je me fis une petite clientèle qui ne me laissait pas longtemps sur la place. Et j’entendais qu’on disait autour de moi : « En a-t-il de la chance, le petit cousin? C’est la mère Bonté qui va être contente ! » J’eus bientôt mes pratiques que je servais à domicile. Quelquefois telle dame, émue sans doute de pitié, par une matinée d’hiver, me faisait entrer et, près d’un bon feu, à la cuisine, me régalait d’une tartine et même d’une petite tasse de café, pour moi un régal inouï qui ne convenait qu’aux riches. Un jour, un bouquet de jonquilles me valut deux sous. Ce fut une idée. Ma nièce et moi nous commençâmes à cueillir des fleurs des champs, à en faire des bouquets avec tout le goût dont nous étions capables, et puis nous les portions au marché. Un officier, une fois, acheta tout ce que j’avais. Il me conduisit dans une cour,