EN ROUTE POUR LE LESSOUTO
silence qui y règne n’est guère troublé que par le bruit de votre marche pendant le jour et par les cris sauvages et plaintifs des chacals et des singes pendant la nuit ! Lieux monotones, où on ne peut admirer que la grandeur mélancolique des sites qui vous entourent, des montagnes élevées, nues, grisâtres, rocailleuses, déluges de rocs, volcan soudain arrêté et glacé dans son irruption, sur le sommet desquels une main invisible et toute-puissante semble avoir passé le niveau; un sol, que dis-je? un sable fin, que le vent du désert soulève et chasse comme de la neige, où les roues de votre voiture s’enfoncent parfois jusqu’à l’essieu et que recouvre une variété infinie de plantes grasses, rabougries, noircies et brûlées par l’ardeur d’un soleil africain. Pas une Heur, pas un brin d’herbe, pas un arbre. Si quelquefois un ruban vert, qui se détache à l’horizon, repose la vue et fait naître la joie et le courage dans le cœur en dessinant le cours d’une rivière, hélas ! hâtez le pas, vous ne trouverez qu’un lit desséché où, rarement, vous découvrez encore quelque flaque d’eau saumâtre et bourbeuse pour étancher votre soif, mais où, le plus souvent, vous ne trouvez que des pierres et du sable.
« Dans celle profonde solitude, dans ce mélancolique silence, il est cependant, pour le voyageur chrétien, une source de jouissances et de bénédictions qui font passer très légèrement sur les préoccupations, les fatigues du voyage et les ennuis de l’isolement. Ne vit-il pas en présence d’une sérieuse vérité que lui rappelle, d’une manière très frappante, cette tente qu’on enlève chaque matin, qu’on plante chaque soir, pour l’enlever de nouveau le lendemain? Et, le soir, pendant qu’un magnifique clair de lune lui permet d’entrevoir les bœufs qui, délivrés de leur joug, cherchent quelque peu de nourriture ou se couchent lourdement auprès du wagon, peut-il avec indifférence contem-
2ÿ8 F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE
pler, assis autour du feu où cuit leur frugal repas, les conducteurs qui cherchent à oublier les fatigues du jour dans les jouissances d’une conversation animée, qui s’occupent à broyer de la manière la plus originale, la plus curieuse et la plus comique qui se puisse imaginer, la peau de quelque mouton, ou bien qui chantent en chœur, avec autant d’harmonie que d’expression, quelques-uns des beaux cantiques que leur a appris le missionnaire? Qui pourrait se lasser d’un dimanche passé dans le désert, d’un culte célébré dans la tente, à l’honneur de Celui dont la toute-puissance vous entoure de ses merveilles et dont l’amour non moins merveilleux, après vous avoir sauvé, a daigné vous appeler dans ces lieux lointains ? Pour qui est affranchi des exigences et des convenances d’une société civilisée, chaque rocher, chaque buisson isolé devient une retraite, un sanctuaire où le chrétien se retrouve seul avec lui-même, et où lout l’invite à puiser, dans la communion intime de son Sauveur, des lumières et des forces pour le ministère auquel il se sent appelé.
« Des ossements desséchés et blanchis qui gisent sur le bord du chemin sont un sinistre avertissement pour qui s’aventure en ces lieux sauvages. Il est peu de voyageurs qui les traversent, sans y abandonner leurs attelages à la voracité des oiseaux de proie. Nous nous étions préparés à ces infortunes, mais, bien que nos bœufs fussent misérables, ils nous ont cependant tous conduits jusqu’aux frontières de la Colonie, à l’exception d’un seul. On s’attache à d’aussi patients et dociles serviteurs, surtout quand ils coûtent si cher.
« En arrivant à Beaufort (24 mars 1 858), nous eûmes la joie de faire connaissance de M. et Mme Moffat, qui se rendaient au Cap pour y rencontrer le docteur Livingstone. Leur temps était court et précieux; le moindre retard pou-