L.V GUERRE DE
velles les plus alarmantes, et la première cpii vint briser nos cœurs fut celle de la destruction de Beerséba. Telle était d’ailleurs la confusion des rapports contradictoires que nous recevions, que force nous fut d’aller, M. Daumas et moi, à cheval jusqu’à Béthulie, pour voir de nos yeux où en étaient les affaires et ce que nous devrions et pourrions faire. M. Daumas, dans l’impossibilité de se rendre à sa station ou de demeurer sans danger dans l’Etat libre, se vit obligé de rester dans la Colonie avec sa petite famille. Pour ma part, n’ayant point encore dans le Lessouto de pied-à-terre où je dusse aller, me trouvant partout chez moi et pourtant aussi étranger partout, je crus devoir suivre M. Pellissier à Béthulie (premiers jours de mai) pour y attendre, avec autant de patience que possible, que le Seigneur me montrât ma route.
« Pendant ce temps-là, votre nouveau missionnaire, désireux de visiter ses frères éprouvés, cherchait à pénétrer dans le Lessouto. Mon premier but était de voir M. Cochet, qui se trouvait depuis longtemps complètement isolé; mais l’impossibilité de trouver un guide et des chevaux me força de renoncer à ce plan et de diriger mes pas vers la paisible station de Béthesda, qui est protégée de tous côtés par une série de montagnes aussi belles à contempler que pénibles à gravir. Grandes furent ma surprise et ma joie d’y trouver la famille Arbousset, et surtout M. Arbousset lui-même, que tout le monde disait avoir été dangereusement blessé et que plusieurs croyaient mort. Je passai là le jour de Pentecôte pour participer à la Cène du Seigneur.
« Mais un spectacle d’un autre genre m’attendait à Morija, où je me rendis avec M. Arbousset : les villages déserts et détruits, la maison missionnaire pillée et réduite en cendres ! et, pourquoi faut-il l’ajouter? un temple que naguère une multitude recueillie et émue consacrait au Sauveur du
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monde, profané de la manière la plus navrante pour un cœur chrétien.
« Mais notre Dieu montrera que le méchant fait une œuvre qui le trompe, et ce qui, un instant, semblait renverser notre œuvre de fond en comble contribuera même à ses plus grands progrès; nous en avons l’assurance. Il m’est doux d’ajouter que cette assurance, vos missionnaires ne l’ont pas seuls, et, pour vous en convaincre, que ne puis-je faire passer dans vos cœurs les douces impressions que je reçus à la première réunion d’église à laquelle j’assistai à Thaba-Bossiou (fin mai 1 858), peu après le départ des Boers '?
« Retenu à Thaba-Bossiou plus longtemps que je ne me l’étais d’abord proposé, par suite d’une maladie grave que le Seigneur a jugé bon d’envoyer «à notre frère M. Jousse, j’ai pu assister à diverses réunions dirigées par les indigènes eux-mêmes; et j’ai toujours été étonné de l’ordre, du recueillement et du sentiment de la présence du Seigneur qui y régnaient généralement.
« En vous parlant de Thaba-Bossiou, je tromperais sans doute votre attente si je ne vous disais un mot d’un personnage auquel vous prenez un vif intérêt. Dès notre arrivée, un messager fut envoyé à Moshesh, bien qu’il fut déjà tard, pour lui porter nos salutations et un deuxième, le lendemain matin, pour lui annoncer notre visite. Peu d’heures après, nous gravissions la Montagne de la Nuit, montagne hérissée de tous côtés de rochers énormes et perpendiculaires qui surplombent d’effrayants précipices, et entre lesquels on ne trouve guère que quatre ou cinq sentiers escarpés qui conduisent, non sans peine, au sommet.
« Ce sommet est un plateau assez vaste où se trouve bâtie la capitale du Lessouto, amas confus de huttes que rien ne semble distinguer de celles du commun, si ce n’est
MOSHESH
peut-être la beauté du roseau, et au milieu desquelles s’élèvent cependant deux maisons européennes d’assez bonne apparence. Celles-ci servent de salles de réception, de cabinet d’affaires et de magasins pour les présents, les richesses et les provisions du roi, plutôt que de demeure. Moshesli est encore trop mossouto pour bien jouir d’une maison autre que celles qu’ont connues ses ancêtres. En arrivant au village même, mon attention fut attirée, ici, par une troupe de vieillards aux formes musculeuses qu’aucun vêtement ne dérobait à la vue, au regard pénétrant, occupés à tanner laborieusement quelques peaux; là, par une multitude de curieux dans le même costume et tout aussi empressés à s’enquérir des nouvelles qu’à défendre leur pays; plus loin, par une quantité de femmes, reines ou princesses la plupart, la tête couverte d’une poudre scintillante, le corps et les pelleteries même dont elles se couvrent, rougis avec de l’ocre ; les oreilles, le cou, les poignets et les jambes chargés de perles ou d’ornements en cuivre. C’est l’aspect que présente la cour du Lessouto. Elle a aussi son étiquette, son bon ton et ses modes, mais d’une nature un peu différente des nôtres; c’est là le parfait idéal que je m’étais toujours fait des Bassoutos païens encore.
« Il me tardait de voir Moshesh, cet homme dont j’ai entendu parler depuis longtemps; mais Sa Majesté me surprit fort en envoyant un message pour demander si, pour nous recevoir, elle devait s’habiller. Après une réponse affirmative, il fallut prendre son parti d’attendre quelques instants nécessaires à la toilette royale. Enfin parut Moshesh, vieillard parvenu déjà à l’hiver de la vie. Décemment vêtu, il paraissait quelquefois gêné dans son pantalon d’uniforme et dans les plis d’un énorme manteau de drap noir dont il était couvert. Il fut d’une politesse exquise, recevant tant mes salutations que celles dont j’étais chargé pour lui, écou-
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tant, sans impatience, quelques réflexions sur l’état des affaires, etc., ce qui me fournit matière à une allocution qui était nécessaire pour débuter dignement auprès du monarque. Il me répondit par un long discours qui n’était dépourvu ni de traits d’esprit, ni même de sentiments chrétiens, et qui me permit de contempler à l’aise les expressions si vives et si variées de l’intéressante physionomie de ce grand homme. Bref, j’eus lieu d’être satisfait de ma visite. J’en ai cependant remporté une impression assez triste. Moshesh, avec toutes les hautes qualités qu’on ne saurait lui contester, est encore, après tout, un chef païen. Je ne l’ai pas vu à l’église pendant mon séjour à Thaba- Bossiou ; et lorsque je manifestai mon étonnement d’une conduite aussi peu en harmonie avec la haute idée qu’on a de lui, l’on m’apprit qu’il n’y avait là rien de bien nouveau, et que même, comme chef, il avait cherché, par son propre exemple, à ressusciter des usages qui paraissaient depuis longtemps tombés en désuétude. Cela m’a fait de la peine.
« La maladie de notre frère M. Jousse, après nous avoir causé de bien vives inquiétudes, eut, grâce au Seigneur, une heureuse et assez prompte issue. Dès que notre frère put se lever et sortir de la chambre, je me sentis pressé de profiter de l’armistice pour retourner à Béthulie, où j’avais laissé mon wagon.
c( J’ai passé à Ilermon ; la population y revient peu à peu. J’en jugeai par l’intéressante congrégation qui, malgré un vent fort et piquant, s’était réunie le dimanche et me donna quelque idée des cinq cents auditeurs environ que M. Dyke, en temps de paix, rassemble ordinairement en plein air. De toutes parts, du reste, les villages qui se peuplent de nouveau, les huttes qui se rebâtissent, le bétail qui paît en grand nombre dans les plaines, prouvent que les habitants du pays reprennent leur assurance. Nous pourrions ajouter
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que les désastres de la guerre sont presque oubliés, si nous ne pensions avec un douloureux serrement de cœur à la misère, à la faim, qui se font sentir, par suite de la perte des blés.
« Après avoir ainsi parcouru les lieux qui ont été le théâtre de la guerre, il me serait difficile de vous décrire la douce impression qui remplit mon cœur lorsque je revins dans la paisible et intéressante station de Carmel (g août). Une congrégation décemment et proprement habillée, ce qui est rare ici, recueillie et attentive ; un chant très doux et harmonieux qui touche et élève l’âme, et qui n’existe nulle part à ce degré de satisfaisante perfection ; une école du dimanche que fréquentent beaucoup d’adultes, désireux d’apprendre à lire non seulement leur propre langue, mais même le hollandais, pour avoir l’avantage de posséder la Bible entière; une école de la semaine plus nombreuse encore et non moins intéressante, grâce à la direction habile et dévouée des deux demoiselles Lemue : certes, il y avait là de quoi faire oublier toute fatigue, réjouir le cœur et rafraîchir l’âme. »
En apprenant la guerre, la destruction de Beerséba, Coillard avait été profondément troublé.
« Je ne puis m’empêcher de penser sérieusement, écrivait-il à M. Casalis le 5 mai 1 858, et de me poser bien des questions auxquelles le temps et les circonstances se chargeront seuls de répondre. Pourquoi donc Dieu m’a-t-il appelé dans cette Afrique, et exigé de moi que je sacrifiasse mes études? Ne serait-ce donc que pour y être témoin de la destruction de ces tribus parmi lesquelles je venais plein de joie et d’ardeur offrir à Dieu le sacrifice de ma vie? »
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Et ce trouble se comprend. M. Damnas n’écrivait-il pas à la même époque : « Jamais jeune missionnaire n’était arrivé parmi nous dans des circonstances plus décourageantes. Oh! que le Seigneur soutienne son serviteur et le rende utile dans sa vigne ! »
Ce moment de trouble fut vite passé. Coillard, comme nous venons de le voir, avait visité scs collègues dans l’adversité, il s’était déjà rendu utile, et le courage était revenu. Après avoir séjourné quelque temps à Béthulie (juillet), il vint à Carmel. Ce fut là qu’il demeura d’août à octobre pour s’y livrer « tout de bon » à l’étude du sessouto sous les soins de M. Lemue ; puis il alla à Hermon. « Une vie toujours errante, ajoutait-il (8 août), toujours temporaire, n’est pas sans choquer mes désirs et mes goûts; il est vrai que je 11e suis pas devenu missionnaire par plaisir, mais par devoir. »
Son journal, longtemps interrompu, nous apporte l’écho de cette préoccupation et d’autres qui l’assaillent pendant ce temps d’inaction relative et de travaux sédentaires :
Carmel, dimanche i5 août i858. — Un fait d’expérience dont je ne puis encore me rendre compte, c’est cette vive appréhension qui s’empare de moi à la perspective d’une nouvelle semaine à commencer ou d’une nouvelle connaissance à faire. Malheureuses appréhensions! elles empoisonnent mon dimanche soir, et m’en font invariablement un temps de supplice !
16 août. — II faut donc que chaque nouveau jour qui s’écoule prenne à tache de me laisser confondu en présence de ma désespérante ignorance. Ignorance, ignorance ! ténèbres ! Oh! pourquoi donc a-t-il plu à Dieu de m’assigner ce lot, à moi qui ai soif de connaissances et qui souffre tant des nouvelles malheureuses découvertes que je fais chaque jour sur les connaissances que tout le monde possède et auxquelles je suis étranger?
Hermon, 28 octobre i858. — C’est ici, quelques jours après mon arrivée, que m’est parvenue la nouvelle d’une