‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 114 sur 138 · EBENEZER · texte numérisé non relu

EBENEZER

leur l’extension de notre œuvre! Vivre de foi, tel me paraissait être le « motto » du missionnaire et ces Conférences m’ont convaincu que chacun l’a pris pour soi.

« Laissez -moi tout dire. Il y avait longtemps que je n’avais passé une si douce soirée que celle d’hier soir (dimanche). Elle fut, après souper, entièrement consacrée à des entretiens fraternels qui me rappelaient avec émotion ceux de la Maison des Missions. Il m’était doux de retrouver ici les besoins d’union, d’amour fraternel, après être sorti d’un centre où ces mots, loin d’être vides de sens, étaient une des douces réalités de ma vie. On demandait que nous fissions de toutes nos stations une seule devant Dieu, et, sur la proposition d’un des frères, on convint que tous les samedis soirs, à 8 heures, nous nous rencontrerions au pied du trône de la grâce pour implorer sur notre œuvre les bénédictions de notre Maître. J’aime à vous mentionner ce fait qui a certainement beaucoup d’importance; je sais qu’il réjouira votre cœur missionnaire, et portera mes anciens condisciples de la Maison des Missions à s’unir à nous, quoique de loin, dans ce concert de prières. Cela peut aussi vous donner une petite idée de l’esprit qui a régné dans la Conférence.

« Pour moi, j’ai à bénir tout particulièrement le Seigneur de ce qu’un chemin m’est ouvert. Après avoir chargé M. Maitin du poste, trop important pour moi, de Morija, la Conférence m’a adressé vocation pour Molapo1. Cela vous étonnera peut-être ; sans doute vous ne comprendrez pas tout d’abord qu’on m’ait chargé d’un poste à la fois si important et si difficile. J’avoue que le peu que je sais de Molapo m’a effrayé et que, comme toujours, je me suis

1. C’est-à-dire pour Léribc, dont le chef était Molapo, fds de Moshesh. (Ed. F.)

F. COILLARD

adressé plus d’une question humiliante et difficile à résoudre : je ne voudrais pas être un obstacle au progrès de cette belle œuvre que j’aime et pour laquelle je me suis dépensé. Mais la Conférence a été si unanime dans l’appel qu’elle m’a adressé, qu’il m’est impossible de ne point y reconnaître une direction providentielle. J’irai donc avec joie, avec courage, avec confiance, m’attendant à recevoir de Celui seul qui m’appelle et me dirige, les lumières, la sagesse et les forces qui me sont nécessaires.

<a En attendant, je vais tourner le timon de ma voiture vers Thaba-Bossiou. Si cela m’est possible, je ferai une visite à Molapo avec frère Jousse, afin d’explorer un peu son pays et d’épargner quelque peine à la commission chargée de choisir remplacement de ma future station. Je suis un peu triste, parfois, à la perspective de me rendre seul dans ces « pays perdus », comme on dirait chez nous. Mais il m’est permis d’espérer que cet isolement 11e sera point trop long; dans tous les cas je sais une chose : c’est que, quoi qu’il en soit, le Seigneur y a déjà pourvu.

« De tous côtés, ici, on m’accuse de manquer de patience et tout le monde prend à tâche de me prêcher la patience, de sorte que ce mot m’est presque un épouvantail. Il faut pourtant l’avouer, n’est-ce pas, en Afrique on oublie que « le temps est court »; on compte les mois, ici, juste comme vous comptez les jours en Europe. Aussi faut-il s’étonner qu’on réponde à la dame qui, à 10 heures du soir, demande le café qu’on attendait à 8 heures : « Mais il n’est que motsehare » (le milieu du jour)! C’est désespérant en vérité.

« Si Dieu me donne de pouvoir fonder une station je l’appellerai : Ebénézer1. »

1. Le nom primitif de Léribé prévalut sur le nom choisi par Coillard. (Ed. F.)

MOLAPO

Aux appréhensions de Coillard, le directeur M. Casalis, qui connaissait bien et Coillard et l’Afrique, répondait : « Je ne saurais vous dire combien j’ai été heureux, pour ma part, qu’on vous

ait confié cette œuvre Pour fonder une station nouvelle, il

faut de l’élan et de la vigueur. Grâce à Dieu, cela ne vous manque pas. Je 11e parle pas de patience parce que cela vient, bon gré mal gré, dans le pays où vous êtes et, après un certain apprentissage de cette vertu cardinale, il faut plutôt veiller à ce qu’elle 11e dégénère pas en impassibilité. »

Après la Conférence, le 29 novembre, Coillard quittait Hermou et, passant par Morija, il se rendait à Thaba-Bossiou où il séjourna jusqu’en février 1 85g ; durant ce séjour il apprit beaucoup en secondant M. Jousse. Ce fut à Thaba-Bossiou qu’il fit la connaissance du chef chez lequel il allait se rendre, Molapo, le chef de Léribé. II raconte ainsi cette entrevue dans son journal :

Mardi 7 décembre i858. — Après la réunion, arrive de la montagne un messager qui nous prie de monter sans délai. Nous partons à cheval, sur les chevaux fringants de M. Jousse, et nous arrivons sur la montagne par une chaleur excessive. Moshesh vint nous saluer, et, après lui, un homme d’une quarantaine d’années, affublé d’un chapeau noir rond ordinaire, d’un pantalon et d’une couverture de laine originairement blanche, mais maintenant imprégnée d’ocre et de graisse et recouvrant un corps aux formes vigoureuses et élégantes, mais ruisselant des mêmes substances. C’était Molapo. Il parut bien un peu confus de se présenter ainsi, pour la première fois, devant son futur missionnaire, et j’avoue que je n’en reçus pas de fameuses impressions. Conduits par David Mashoupa, également dans son costume indigène, nous entrons dans la salle de réception. Quand le chef se fut décoiffé et se fut assis, je me levai et, déployant l’habit dont j’avais été chargé par M. Casalis, je l’offris au chef, par une assez courte allocution en sessouto, qui fut bien reçue.

Immédiatement le chef, avec mon aide, endossa le nouvel habit qui lui va à merveille ; puis, le repliant avec soin et l’enveloppant avec le même soin dans une serviette blanche, je le déposai devant Sa Majesté. Sur ce, la réponse du chef pour me remercier. M. Jousse alors me présente officiellement à Molapo comme son missionnaire, à quoi Molapo répondit gracieusement et chaleureusement, disant entre autres qu’il était affamé, mais que maintenant il était rassasié. Puis Moshesh prit la parole et nous fit un discours à l’étiquette, c’est-à-dire de quelque deux heures si ce n’est trois. M. Jousse répondit au chef sur plusieurs points importants; enfin je pris la parole par interprète pour faire connaître à Moshesh et à son fils Molapo les sentiments d’affection sincère que j’éprouve pour les Bassoutos depuis ma plus tendre enfance, les assurant que les mêmes sentiments seraient le mobile de mon ministère, et leur exprimant, pour finir, ma vive et profonde sympathie dans les épreuves que Dieu leur a dispensées.

Au moment où je prenais congé du chef, celui-ci, qui avait jeté un regard de convoitise sur ma cravache, la prit et me raconta comment elle lui rappelait celle qui lui avait été donnée par le gouverneur, comment elle lui avait été volée, et combien il en était triste : « C’est tout à fait, disait-il, une cravache de Moréna. » Je compris : « Moshesh, lui dis-je, ceci n’est pas d’un grand prix; mais, quand deux hommes chez nous s’aiment beaucoup, ils se font mutuellement des cadeaux. J’ai reçu cela, de cette manière, d'un ami, aussi, tu le comprends, j’y tiens beaucoup; mais, grand chef, je te le donne, c’est à toi ! » Sur ce, mille remerciements : « Oh! disait-il, ce sera un souvenir précieux. »

Molapo, qui nous accompagna dehors, nous promit de venir nous voir; mais j’apprends qu’il est parti ce matin avant le jour, sans même nous envoyer un message.

ARRIVEE A LÉRIBÉ

Coillard arrivait enfin à Léribé.

11 février i85g. — Mes impressions sont aussi confuses que nombreuses. Je comprends peu, bien peu, les rapports qu’on doit avoir avec les chefs. Hélas! il faut de l’officiel et je ne suis pas apte à ce genre de rapports ! Il me semble que je sens sur moi tout le poids de cette énorme montagne qui surplombe la colline où s’est arrêté mon wagon. Je sens dans mon cœur des sentiments tout à

Léribé — Rochers avec habitations indigènes

la fois de joie et de tristesse. Je voudrais me réjouir, mais, ô effrayante responsabilité !

Fonder, seul et aussi jeune, une station à 70 kilomètres au nord de la station la plus rapprochée, c’était sérieux ! Coillard faisait, dès son entrée dans la mission, cet apprentissage de pionnier qui devait lui être si utile dans l’avenir.

F. COILLARD

Léribé, appelé pendant quelque temps Ebénézer, Coillard le décrit1, dans une lettre au Comité (i5 juillet 1809) :

« Une énorme et haute montagne qui change d’aspect à mesure que vous en approchez, vous présentant de loin l’un de ses pics les plus élevés, de près dessinant dans les airs une longue ligue brisée; vous écrasant, en quelque sorte, de sa couronne de rochers énormes et perpendiculaires que la main du temps a plus d’une lois échancrée, ouvrant son sein pour servir de retraite à de gais et nombreux troupeaux de chèvres qui semblent prêter de leur surabondance de vie aux rochers et aux broussailles parmi lesquels elles gambadent; laissant ruisseler, sur les deux gradins qui lui servent de piédestal, l’eau limpide, mais trop rare hélas! d’une petite fontaine dont elle se plaît à dérober et à découvrir tour à tour les sinuosités; cette montagne à l’aspect imposant, à l’abord difficile, les natifs l’appellent Léribé.

« Arrêtez vos pas sur le premier des gradins : c’est une colline semi-circulaire, s’élevant à mi-hauteur de la montagne à laquelle elle s’adosse, et dont les flancs sont déchirés par de nombreux torrents et jonchés de fragments de rocs. De là, vous dominez à gauche, comme dans une longue vallée, les collines monotones et mélancoliques qui vous séparent de Thaba-Bossiou et de Bérée; à droite, une gorge voisine vous permet d’entrevoir quelques-unes des ramifications de la splendide chaîne des Maloutis, tandis que, tournés du côté de la France, vos regards se reposent agréablement sur une petite chaîne aux formes dentelées, le jour revêtue de son grisâtre et sombre habit indigène, le soir, empruntant les mille et une nuances de rose, violet, bleu clair, bleu foncé, qui vous font rêver d’autres climats, d’autres lieux,

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