‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 115 sur 138 · FONDATION DE LA STATION · texte numérisé non relu

FONDATION DE LA STATION

d’autres scènes. Et si, pour compléter le panorama que l’exilé pour l’amour du Sauveur contemple et aime à contempler encore, il ne fallait plus que les plis tortueux d’une rivière qui serpente dans la plaine, tantôt laissant couler tranquillement ses eaux claires et limpides, tantôt roulant avec fracas ses ondes noires et impétueuses, voici le Calédon, sorti d’une gorge pittoresque, qui coule et murmure à vos pieds. »

La fondation officielle de la station de Léribé, et l'installation du nouveau missionnaire, se firent avec solennité, à la fin de février 1 85g . Moshesh et plusieurs missionnaires vinrent y assister.

Quelques mois après son installation, Coillard en raconte les incidents et les difficultés à sa mère :

Ëbénézer, le 16 juillet 1809.

cc Ma tendre et bien-aimée mère !

« Je suppose que votre cœur doit être bien triste à cause de mon long silence. Il me semble vous entendre vous plaindre et vous inquiéter de ce fils qui vous oublie. Il me semble voir vos nuits sans sommeil. Ma mère bien-aimée ! que vous dirai-je pour expliquer ou excuser mon silence avec vous! Est-ce donc que j’ai été assez dur et assez ingrat pour vous oublier pendant de si longs mois ! Ob non, ma mère chérie, vous ne le pensez pas, et vous ne pouvez pas le penser! Vous savez combien je vous aime; vous êtes, après mon Sauveur et mon Dieu, ce que j’ai de plus cher au monde. Il ne se passe pas de jour, et je pourrais presque dire qu’il 11e se passe pas de moments, sans que je pense à vous. Et si je fléchis les genoux pour la prière, comment puis-je vous oublier, vous, ma mère, qui remplissez mon cœur ? Votre cher portrait ne m’a jamais quitté, il est encore là devant mes yeux. Oh ! je voudrais lui prêter une

voix, lui pouvoir donner la vie en un mot, afin de retrouver ma mère dans ces lointaines solitudes et pouvoir encore, comme autrefois, lui parler à cœur ouvert. Je voudrais enfin enlever ce voile de tristesse qui couvre votre visage, et vous redire : « O ma tendre mère, ne pleurez point ! Je vis en paix, je vis heureux, parce que je suis là où notre Père me veut. » Oh ! loin de trouver pénible notre séparation, bénissons-le, ce grand Dieu, de ce que, dans son amour, Il nous permet de faire quelque chose pour lui !

« Bientôt d’ailleurs il finira, notre temps d’exil, et triomphants, suivant notre divin Sauveur, comme les Israélites sous la conduite de Josué traversèrent le Jourdain et entrèrent en Canaan, nous aussi nous entrerons dans la gloire et le repos éternel !

<t Près du Seigneur Jésus on ne se quittera plus!

« Ma mère bien-aimée ! s’il s’est passé tant de mois sans que je vous écrive, sans doute c’est bien un peu ma faute, parce que j’ai souvent remis au lendemain ou à une occasion meilleure de répondre au besoin de mon cœur; mais, si vous avez déjà appris l’appel qui m’a été adressé de fonder une station nouvelle, vous aurez trouvé là la cause de mon silence. Ma dernière lettre devait être datée du mois de novembre (1 858) et d’Hermon. Depuis lors, j’allai faire un séjour de quelques mois chez notre bien cher frère M. Jousse, et, comme vous l’apprendrez par ma lettre au Comité, je me rendis ici seul en wagon vers le milieu de février. Je fus bien reçu de la part du chef Molapo. Dès le lendemain, il m’envoya une chèvre, s’excusant de 11e pouvoir, à cause de la trop grande chaleur, tuer un bœuf pour recevoir son missionnaire. Celte chèvre me fit d’autant plus de plaisir que, depuis que j’avais quitté la station de Bérée, je n’avais pas vu une bouchée de viande et j’avais été obligé de vivre de café et de thé sans lait. Ce ne fut pas le chef seul qui me

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reçut bien, mais ses gens. Avant que j’eusse gravi la colline où se trouve le grand village de Molapo, quelques hommes vinrent isolément à ma rencontre, avec ce salut : « Salut, le missionnaire de chez nous. »

« L’un de ces hommes (Nkélé), à qui je demandais le chemin, pour avoir une occasion de lui parler, me frappa singulièrement par son air grave et respectueux. Il mit de côté son tabac, me répondit et passa derrière mon cheval. Il nous suivit ainsi, de loin, jusqu’à la cour du chef, puis à l’endroit où je dételai mon wagon; depuis lors il ne m’a jamais quitté. C’est en sessouto « mon enfant » bien qu’il ait à peu près la quarantaine. Il a rapidement appris à lire, je lui ai donné un Nouveau Testament et j’aime à espérer que le Seigneur ne tardera pas à accomplir son œuvre de grâce et d’amour en lui.

« Mais j’avais eu le malheur de me raser entièrement le visage, ce qui me donnait un air très jeune. Molapo, qui m’avait vu à Thaba-Bossiou avec ma barbe, parut frappé d’un changeinent dont il ne se rendait pas bien compte. Aussi, dès notre première entrevue, il me demanda d’un air un peu moqueur : « Morouti ! quel âge as-tu ?» Je vis bien quelle était sa pensée. Aussi je m’empressai, avant de lui répondre, de lui demander à mon tour : « Morena (Seigneur), dis-moi d’abord le tien ! » Il éclata de rire : « Comment le saurais-je, dit-il, les Bassoutos ne comptent point leurs années! » — « Eh bien, répondis-je, tu as à peu près quarante ans, et moi je n’en ai que vingt-cinq. » Il ne fut pas peu flatté de se savoir plus âgé que moi.

« Le soir, lorsque les curieux qui étaient venus à mon wagon m’eurent quitté, je dirigeai mes pas vers une petite fontaine où des femmes puisaient de l’eau. Je les saluai, et on me répondit : « Salut, maître ! » C’est le nom que se font donner les Boers par les noirs. « Je ne suis pas maître, »

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repartis-je. — « Et qui es-tu donc? » s’écria une voix. — « C’est le Morouti » (proprement le docteur, celui qui enseigne). — « Le Morouti! s’écria une autre voix, et que peut-il enseigner, c’est un jeune homme, il n’a ni barbe ni femme! » Je me tus et m’éloignai me promettant bien de laisser croître ma barbe. N’ayant comme abri que mon wagon encombré de caisses et de quelques provisions, je souffris autant de la chaleur du soleil que du froid de la nuit. Le lieu qui nous servait de cuisine, nous servait en même temps de lieu de culte, c’était tout simplement la voûte du ciel.

« Lorsque les messagers de Moshesh nous apprirent qu’il arrivait avec les missionnaires, je m’empressai de faire des préparatifs pour les recevoir. Un de mes jeunes gens, qui n’avait peut-être jamais vu le pain des blancs, écouta mes directions et, pendant que j’avais l’œil à l’école et que je creusais une fourmilière voisine et que j’y mettais le feu pour en faire un four, mon garçon boulanger avait, en un clin d’œil, fini de pétrir dans mon bain de pieds. Vous pouvez vous imaginer ce que dut être ce pain qui n’était pas plus levé le soir que lorsqu’on venait de le pétrir. Les frères rirent beaucoup de ce pain dont, huit jours après, on aurait pu faire de la colle et qu’ils appelaient fort gaiement « le pain de l’ermite d’Ébénézer » ! Mais, depuis lors, la reine, la première femme de Molapo, réclama le privilège de pétrir et de cuire mon pain. C’est une bien excellente personne, bien nommée, en sessouto, Mamousa (Mère de la douceur), baptisée sous le nom de Lydia, mais, hélas, entraînée par son mari, dans le monde et le péché.

« Tandis que souvent le chef m’envoyait tantôt une cuisse de bœuf, tantôt une chèvre grasse ou une bonne brebis du pays, je recevais de sa femme quelques épis de maïs tendres, rôtis au feu (plat délicieux avec un peu de sucre par-dessus), tantôt un bon pain de froment, ou un pain

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de blé indigène, quelquefois un plat de bouillie, un beignet, etc. Jusqu’à présent je n’ai jamais manqué de lait : matin et soir une jeune fille m’apporte une tasse de lait au nom de Molapo, son père. Mais, malgré tous ces petits égards, je vous assure que tout n’est pas rose dans ma position. A mon arrivée ici, Molapo me donna un de ses fils, d’une dizaine d’années, pour être mon enfant. Je l’adoptai comme tel et mon premier soin fut de le bien habiller.

« Mais la difficulté, c’était la cuisine ! A l’heure des repas, je ne manquais pas d’amis ; mais, lorsqu’il s’agissait de chercher l’eau à la fontaine, de nettoyer les marmites, de couper la citrouille, de peler les pommes de terre, de cuire enfin, adieu le secours ! J’eus d’abord deux grands gaillards placés près de moi par le chef pour me servir. L’un d’eux, garçon intelligent, bon travailleur, était aussi un grand flatteur, un très grand fumeur et un passionné buveur de bière du pays, de sorte que, malgré les services qu’il me rendait, je ne pleurai point quand le chef le rappela près de lui. L’autre était un paresseux dont je ne pouvais rien faire. « Va couper du bois dans la montagne, mon enfant. » — « Je ne sais pas couper le bois au milieu des rochers, » me dit-il. — « Et que ferais-je de toi, alors ? » — « Mon père m’a envoyé ici pour être ton fils et pour que j’apprenne à lire !» — Ce brave garçon, qui était auprès de moi plus pour me voir travailler que pour m’aider, me quitta pour participer à une danse qui ne dure pas moins de deux ou trois jours. Je restai donc seul avec mon enfant, mon cher petit Jonathan.

« J’étais alors logé dans une petite chaumière, construite en troncs d’arbres et en roseaux, que le chef avait fort délicatement mise à ma disposition. Cette petite chaumière, où l’on n’entrait qu’en se baissant et dont un jeune enfant aurait pu toucher le toit de la main, n’avait que des trous en guise de porte et de fenêtres. Comment faire sans vitres et

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sans clous pour m’y mettre à l’abri du vent et de la pluie? En moins d’une demi-heure j’eus trouvé moyen d’y remédier : quelques chevilles de bois, un peu de calicot dont j’étais redevable à Mme Jousse, me servirent à fermer deux Irous de fenêtres, et quelques roseaux liés ensemble me servirent de porte. Pauvre porte, ma chère mère ! Elle ne me garantissait que fort peu du froid, du vent et de la pluie, et pas du tout des chiens qui, nuit et jour, me faisaient une guerre acharnée, volant ma viande et mon pain, faisant toute la nuit au milieu de mes pots un tapage qui, je l’avoue, m’impatienta plus d’une fois.

« C’est dans de telles circonstances que survint un Anglais qui devait m’aider à bâtir une petite chaumière en briques sèches non cuites. Temps d’épreuve pour moi en vérité! Chaque jour je n’avais pas moins de huit à dix Bassoutos et souvent davantage à nourrir et personne pour partager ce terrible fardeau. Lydia m’envoya une petite fille d’une douzaine d’années qui, en mon absence, attirait ses suivantes, brisait mes tasses, démantibulait mes ustensiles de cuisine, s’enfuyait à ma vue et me laissait les marmites à laver et la nourriture à cuire. Lui commandais-je de me cuire du riz, en lui montrant la quantité d’eau qu’il fallait, elle me le brûlait sans eau; faisais-je une remarque, elle me le noyait. C’était la même histoire pour la viande et pour tout. C’était une bien triste histoire que celle-là et qui se renouvelait chaque jour. Mais le pire, c’était le dimanche. Oh ! que de fois mon cœur a saigné en me préparant à annoncer l’Evangile dans une langue étrangère, l’esprit accablé des soucis de la cuisine, luttant sans cesse avec des volontés que Satan semblait ne m’avoir envoyées que pour nuire à mon œuvre ! Que de fois j’ai retenu une larme lorsque, fatigué par des prédications au grand soleil, il me fallait mettre la marmite au même heu où je venais de prêcher et

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en présence d’un grand nombre de ceux qui venaient de m’entendre ! Et si seulement j’avais toujours eu de quoi cuire ! Mais, malgré l’obligeance de Molapo, notre nourriture ne se composait guère que de bouillie à l’eau et sans graisse, de citrouille, de blé indigène et d’un peu de riz bientôt consommé. Mais vraiment le Seigneur me soutint

Paysage du district de Léribé

et me donna un peu plus de patience que vous ne m’en connaissez ; souvent la pluie vint gâter, en un moment, l’ouvrage de plusieurs jours et même de semaines; mais il me donna, ce bon Père, de recevoir tout de lui avec soumission et de m’attendre à lui pour tout ce qui me concerne, avec confiance et amour.

« Ce bon Dieu ne tarda pas à me montrer que ce n’est pas en vain que ses enfants se confient en lui et lui exposent leurs besoins en toute occasion. Au milieu de mes pénibles

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circonstances, une pauvre vieille femme chrétienne vint me voir, qui, lors de la guerre, était venue se réfugier dans ces lointains quartiers et que m’avait recommandée son pasteur, M. Arbousset. Elle me supplia de la recevoir chez moi, parce que, disait-elle, elle ne pouvait pas vivre dans « les maisons de péché. Je suis vieille, ajoutait-elle; toi, dont le cœur nous aime, aie pitié de moi. Je te servirai avec amour, pour l’amour de Dieu et de ta mère dont M. Arbousset nous a parlé. Je ne te demande rien, parce que tu es mon père, et si tu vois la vieille Maria trembler de froid, tu lui donneras peut-être une robe, bien que Madame ne soit pas encore parmi nous ! » Je n’ai pas besoin de vous dire, ma bien chère mère, que je m’empressai de la recevoir, cette pieuse femme, et de lui donner une bonne robe et une bonne couverture. Les premiers jours qu’elle fut avec moi, je ne pouvais contenir mon émotion, elle me rappelait tellement ma mère bien-aimée. Elle est asthmatique et capable de bien peu de chose; mais, c’est égal, j’ai mille sujets de bénir le Seigneur à son égard. Je m’efforce d’être doux, respectueux, charitable et plein de support envers elle comme avec vous, ma tendre et bien-aimée mère !

« Quelque temps après, je faisais, à cheval, une courte visite aux stations de Bérée, Thaba-Bossiou et Morija, pour me procurer des objets indispensables à mon établissement. Un jeune homme chrétien qui a grandi auprès de M. Maitin s’attacha à moi et me suivit pour me servir. Il m’est d’une grande utilité, non seulement comme domestique, mais surtout comme chrétien. Il est fidèle, vivant, intelligent, franc, bon travailleur. Son nom est Nathanaël (Makoloko), il m’aide beaucoup pour l’école et le chant; les enfants l’aiment extrêmement. Malheureusement « il pleure » ses parents, les fêtes de l’église de Bérée, et une épouse. Veuille le Seigneur me le conserver quelque temps encore !

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« Ainsi vous voyez, ma chère et bien-aimée mère, que nous avons bien des sujets de bénir le Seigneur. Son amour est de chaque jour, de chaque instant ! Ces petits détails vous feront plaisir et vous porteront aussi à bénir Dieu avec beaucoup d’amour.

« Mais je n’ai pas fini, et avec vous, ma chère mère, je n’ai pas à craindre la longueur de mes lettres mais celle de mon silence. Je vous ai parlé d’une petite maison de briques sèches : nous l’avons finie, par le secours du Seigneur, après beaucoup de contretemps et de fatigues. En pieds français elle peut avoir 20 pieds de long, 10 ou 12 de large et 7 ou 8 de haut. Je l’ai partagée en trois chambres : celle du milieu me sert pour recevoir les Bassoutos et les Boers qui nous font de fréquentes visites, c’est aussi ma salle à manger; celle de droite doit être une chambre à coucher, mais me sert maintenant de chapelle avec celle du milieu, chaque matin et chaque soir. Celle de gauche, enfin, est ma chambre ; là se trouvent mon lit, ma table de travail, les portraits de MM. Monod, Jaquet, Casalis, Bost, une cheminée dans le mur du pignon, où se trouvent groupés, autour de celui de ma mère bien-aimée, les portraits de la famille où vous vivez, de la famille Diény, de la famille Cuirai, et de beaucoup d’autres précieux amis, sans excepter celui de. ma sœur Marie-Jeanne que les natifs appellent « leur mère », c’est-à-dire ma femme. De chaque côté de la cheminée se trouvent quelques tablettes pour mes livres. C’est là que j’aime à me retirer pour penser à vous, admirer avec un ravissement toujours nouveau ces précieux portraits dont la ressemblance me parait aujourd’hui si frappante. C’est là que je prie pour vous et pour mon œuvre. Que ne pouvezvous me voir à cette heure, vous écrivant dans cette petite chambre où, à cause du froid, j’ai quelque peine à diriger ma plume; je suis sûr que vous m’y trouveriez tout à fait

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confortable. Certainement le Seigneur est bon, malgré nos misères et nos nombreuses infidélités.

« Pensant que tout ce que nous faisons, nous devons le faire au nom du Seigneur, je n’ai pas voulu entrer dans ma maison avant de l’avoir en quelque sorte consacrée à Dieu. Pour cette occasion je tuai un bœuf, et j’admis à ma table le chef et un blanc qui se trouve ici comme marchand. De bonne heure, j’amenai le bœuf à tuer devant le chef, le priant de bien vouloir donner cette nourriture à « nos enfants ». Molapo désigne un homme qui, en un clin d’œil, d’un seul coup d’assagaie, a tué l’animal. Alors arrivent les femmes avec d’immenses pots de terre; des feux de bouse de vache s’allument autour de la demeure missionnaire. On cuit le bœuf. Vers le milieu du jour, toute la population de la ville se trouve rassemblée devant la maison et entonne un magnifique cantique commençant : « Tressaillez de joie, vous qui sur la terre entière étiez perdus ! » Puis le missionnaire, debout sur les marches de la porte, dit, après avoir lu le Psaume cxxvii : « Je vous remercie, vous tous qui m’avez aidé à bâtir, vous à faire des briques, vous à couper l’herbe, etc., et toi aussi, chef Molapo, pour ta bienveillance et ton secours. Mais c’est surtout toi, mon Dieu et mon Père, que je remercie. » Alors je m’efforçai de leur démontrer la nécessité du secours de Dieu dans tout ce que nous entreprenons et faisons, je leur racontai l’histoire de la tour de Babel et je terminai par des vœux pour le peuple et pour notre œuvre. Puis suivirent des chants, une prière.

« Molapo se leva; s’adressant à son missionnaire, il lui dit: cc Toi, homme de chez nous, Mossouto de cœur et de langue, ne nous remercie pas, si aujourd’hui tu peux entrer dans cette maison. Nous sommes bien mauvais et tu le verras bientôt. Un proverbe sessouto dit : « Qu’est-ce qu’une ville? C’est un sac de pourriture qui sent bien mauvais ! » C’est

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là, en effet, que se trouvent ivrognes, adultères, voleurs, tous ceux qui font et aiment le péché. Cette ville ne fait point exception et tu peux dire que c’est un sac de pourriture qui infecte. Mais, ô notre Morouti, homme de notre nation, nous te prions d’être parmi nous l’homme de la douceur. » Puis, s’adressant à son peuple, il l’exhorta à considérer le missionnaire comme un Mossouto, c’est-à-dire comme un ami, et à écouter ses instructions; à abandonner ses mauvaises habitudes et à se convertir ; puis il demanda à Dieu sa bénédiction et se rassit. Je jugeai le moment convenable pour faire connaître à ce peuple le nom que je désirais donner à ce lieu. Je me levai donc, je leur racontai dans quelles circonstances Samuel fonda son Ebénézer, je rappelai les circonstances au milieu desquelles je suis arrivé dans le pays, et j’ajoutai : « Que faisons-nous aujourd’hui, si ce n’est, nous aussi, de fonder notre Ebénézer ? Répondez ! Est-ce votre E-bé-né-zer ?... » Le chef et le peuple répondirent : c( Oui ! Ebénézer ! »

<a Alors nous dînâmes dans la maison, pendant que toute cette foule à ma porte chantait des cantiques à gorge déployée. Le dîner fini, je sortis, un immense cercle se forma autour de moi, et de tous côtés j’entendis des voix me criant : « Père, fais pleurer ta musique ! » Je ne pouvais m’y refuser; aussi, pendant qu’on apportait la viande et qu’on la coupait par morceaux, je saisis mon accordéon et, suivi de quelques voix, j’entonnai, au grand ravissement des païens qui ne pouvaient pas comprendre qu’un morceau de bois pleurât, ce beau cantique en sessouto : « Il est une ville là-haut. C’est une ville de paix ! C’est une ville qui a été fondée par le Maître de tout ce qui est créé. »

« Une prière termina cette intéressante journée.

« J’aurais voulu que vous fussiez avec nous, chère mère. Mais que dis-je? Vous y étiez, car il est peu de Bassoutos

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qui ne se soient extasiés à la vue de votre portrait. Il me faudrait des volumes pour vous faire part de tous les cris et les exclamations qu’il a arrachés : « Montre-nous notre mère! » disait-on. — « Oh! dit l’un, c’est un homme! » — « Voyez son mouchoir! » — « Quoi ! elle a des mains! Voyez comme elle laisse tomber sa main ! Eh ! vous ne voyez pas son anneau à son doigt! Quelle belle femme! C’est la mère tle la bonté ! Comme nous l’aimons ! C’est notre mère à tous ! Je voudrais tant lui baiser les mains! mais elle 11e veut pas! » dit un autre. — « Quant à moi, s’écrie un quatrième, j’ai peur, je tremble, je me sauve !» — « Et pourquoi? » — « Et vous 11e voyez pas que c’est un homme qui a des yeux! Voyez comme il me regarde ! » C’est ainsi, ma chère mère, que, si j’y consentais, l’on s’extasierait devant votre cher portrait et celui de ma sœur. Laissez-moi maintenant vous transmettre les salutations de personnes pieuses qui vous aiment dans le Seigneur. Nathanaël dit: «Je te salue! grand’maman ! (il connaît ce mot français). Je te salue dans l’amour de Dieu, et je dis : Que Dieu te conserve bien ainsi que nous, afin (pie nous persévérions dans la foi au Seigneur! C’est moi le fils de Monsieur. » — Lydia dit : « Une jeune femme (pii vient de Thaba-Bossiou et qui a préparé de ses mains la maison de ton fils dit : Je salue, toi, la Mamynherr (mère de Monsieur), ma sœur que j’aime en Jésus-Christ. C’est moi la brebis égarée (pii avait sauté par-dessus le mur de la bergerie, mais le Bon Berger m’a ramenée avec amour à son bercail. »

A Léribé, durant toute une année et plus, l’activité de Coillard dut se porter surtout sur les travaux manuels : travaux d’installation, de construction, sans compter les mille soucis du ménage et de la cuisine, car il était seul.

E11 juillet i85g, Coillard s’était établi dans sa jolie et simple

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