‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 116 sur 138 · TRAVAUX MATÉRIELS · texte numérisé non relu

TRAVAUX MATÉRIELS

maisonnette qu’on aime à voir, dit un de ses collèques, sur la belle et splendide colline de Léribé; peu après, était arrivé un charpentier qui lui avait donné un coup de main pour les aménagements intérieurs. Puis il construit une chapelle temporaire, un four, il fait des briques, il taille des pierres, il coupe des arbres pour ses constructions, avec l'aide de Bassoutos qui s’étonnent de le voir prendre tant de peine.

25 mars 1860. — Tout est fort simple chez les Bassoutos.

, Une peau de bœuf les couvre de jour, les enveloppe de nuit; quelques roseaux et un peu d’herbe leur suffisent pour se faire un abri contre les intempéries de l’air. Je me souviens de combien de remarques ma petite chaumière a été l’objet. Les murs n’étaient qu’à quelques pieds de hauteur que Ton s’étonnait de ces hautes murailles que j’élevais.

Aussi, quand les murs furent terminés, l’étonnement fut-il au comble. Chacun méprisait cette cc maison si haute où j’aurais toujours froid ». Quelqu’un fit la remarque que « les blancs bâtissent comme s’ils ne devaient jamais mourir ». Combien juste et sensée, je dirais même chrétienne, était cette remarque ! Le genre de construction des Bassoutos serait en effet bien propre à leur rappeler que nous ne sommes que des voyageurs, car, quand ils changent de place, ils emportent avec eux leur maison et, quand une femme meurt, on laisse la maison tomber en ruines. Mochéba, mon voisin, est un homme qui me satisfait beaucoup sous tous les rapports. Quand je bâtis ma maison, je la bâtis tout près, tout près de la sienne : c’était le seul emplacement que j’eusse. Un matin je vis Mochéba en train d’enlever sa hutte. Etonné, je lui en demandai la raison : « Mynheer, me répondit-il, hier je t’entendais parler de bâtir ta cuisine, j’ai pensé que ma hutte pourrait te gêner. » — « Mais où vas-tu maintenant? Nous quittes-tu? » — « Oh! non; et comment pourrais-je m’éloigner du thouto (de l’en-

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seignement de l’Évangile) ? Et mes enfants ne doivent-ils pas aller à l’école? »

6 avril 1860. — Avant-hier nous avons eu le bonheur de faire, pour la première fois, du pain dans mon four; il a parfaitement réussi, ce n’était qu’un essai. Le même jour, j’essayai aussi de me couper une paire de pantalons. Je ne savais comment m’y prendre. A la fin, je commençai par découdre un pantalon de coutil que j’ai apporté de France et je me mis à l’œuvre. J’ai fini mes pantalons hier soir ou, pour mieux dire, la nuit dernière. Ils me vont à merveille et, comme toujours, font l’admiration de ceux qui n’ont rien de mieux à admirer. Me voilà décidément maître tailleur.

Tous ces travaux de construction, pour lesquels les études de théologie ne sont pas une préparation, se trouvèrent inutiles puisque, deux ans plus tard, il fallut songer à changer l’emplacement de la station.

A côté des travaux matériels il fallait trouver du temps pour faire l’œuvre. Dès son arrivée à Léribé, Coillard trouva une âme, Nathanaël Makotoko, à la conversion de laquelle il s’attacha et pour laquelle il recommença à lutter comme il l’avait fait pour J. B., à Asnières, comme il le fera plus tard pour Léwanika.

Voici ce que disait de l’œuvre de Coillard M. Lautré, médecinmissionnaire à Hermon, qui vint passer une quinzaine de jours à Léribé au milieu de l’année 1869: « J’ai regretté de ne voir encore qu’une centaine d’adultes aux services du dimanche. A la prière du matin et du soir, que le missionnaire fait journellement, se rendent avec régularité quelques dizaines d’enfants et quelques adultes. L’attention que ce petit auditoire prête à la parole de Dieu m’a réjoui et est bien propre à encourager notre frère. »

Plus tard Coillard commence l’école et des réunions de chant. L’église de Léribé ne comptait d’abord, il est vrai, que quatre, puis sept personnes1, mais les devoirs d’évangélisation se multipliaient et l’on sait qu’avec les Bassoutos rien ne va vite.

z. J. M. E., 1859, p. 4o9> et 1861, p. 18.

ÉTUDE DU SESSOUTO 309

Cette solitude et ce travail intense, quelle école pour apprendre la langue !

Déjà, à Carmel, Coillard en avait poursuivi l’étude avec M. Lemue pendant presque trois mois.

Carmel, mardi 3i août i858. — Je suis tourmenté par le désir de prêcher en sessouto. O mon Dieu, délie ma langue ! O mon Dieu, tu peux faire un miracle pour moi, fais-le pour l’amour de ton nom !

Mardi 7 septembre i858. — Je suis tourmenté par le désir de faire mon premier sermon en sessouto. J’en ai composé un aujourd’hui en français pour le traduire, sur ces paroles : « Dieu a tant aimé le monde. »

Jeudi g septembre. — J’ai fini de traduire mon premier sermon, il n’est pas corrigé; que sera-t-il? Dieu veuille qu’on puisse au moins le comprendre, afin que je puisse bientôt prêcher!

Mercredi 22 septembre. — Mon sermon est corrigé, de même que deux prières. Il ne me reste plus qu’à les apprendre, au moins à demi, pour prêcher dimanche prochain. Prêcher! prêcher sans interprète! Puis-je en croire mon bonheur et ma joie?

Mardi 28 septembre. — J’ai prêché, dimanche dernier, mon fameux sermon rempli de fautes, bien que corrigé.

3 octobre i858. — Je vais préparer mon deuxième sermon sur Matthieu xi, 28. Que le Seigneur me soit en aide!

Vendredi 8 octobre. — Je viens de finir mon deuxième sermon. Il est corrigé et copié; il n’y a plus qu’à le prêcher.

Hermon, mercredi 27 octobre. — Avant de quitter Carmel je prêchai mon sermon, long sermon à la Saurin, pour la longueur, m’a-t-on dit. J’en ai souffert moi-même. Il ne faut ni fatiguer ni ennuyer les auditeurs.

Puis, à Thaba-Bossiou avec M. Jousse, pendant plus de deux

mois, Coillard avait continué à travailler le sessouto. Ce fut le 5 décembre 1 858, à l’enterrement d’un chef que, pour la première fois, il se hasarda à parler d’abondance en public ; le lendemain, pour la première fois, il essayait de prier en sessouto : « Ce n’était pas fameux », dit-il.

y décembre i858. — J’ai essayé de corriger un sermon avec M. Jousse. Mais, le cher ami, il exige un peu trop, en cherchant de la littérature chez un compositeur qui ignore encore les règles de la grammaire. On ne peut pas voler avant que d’avoir des ailes.

Samedi 18 décembre. — Je m’étais préparé ce matin jusqu’à g heures et demie, sans écrire. Je m’étais fait un cadre français, mais la feuille de papier s’égara et je dus m’en tirer tout seul. Je prêchai sur ces paroles : « Vous êtes le sel de la terre. » Matthieu v, i3.

Dimanche ig décembre. — J’ai donc prêché encore aujourd’hui, mais quel sujet d’humiliation!... J’ai lu ce fameux sermon que M. Jousse m’a corrigé et que j’ai prêché à Morija, dimanche dernier. Lire un sermon, quelle misère ! Avant de me rendre à l’église, j’étais dans de telles angoisses d’âme que je n’ai pas pu m’empêcher de répandre des larmes. Je sais bien qu’un sermon pareil ne peut point être béni. Aussi...

A Léribé, Coillard doit passer à la pratique, à la pratique journalière, continue. En octobre 1809, il peut écrire à sa mère, parlant d’une prédication faite à Mékuatling le mois précédent, au cours d’une visite chez M. et Mrae Daumas :

« J’improvisai, ce qui frappa d’autant plus les amis Daumas que, lorsque nous nous étions séparés, je savais à peine cinq ou six mots de sessouto. Cependant, je le dis à la gloire de Dieu, j’ai été puissamment assisté dans l’élude de cette

TRAVAUX EN SESSOUTO

langue. Je l’ai étudiée, pendant trois mois à peu près, à Carmel, et, pendant un mois, à Thaba-Bossiou ; depuis que je suis ici, je n’ai jamais eu le temps d’étudier sérieusement, mais le Seigneur m’a assisté. Je puis me faire comprendre même des vieillards. »

A cette école de la nécessité, Coillard, que nous avons vu déjà apprendre très vite l’anglais, et qui a certainement de la facilité pour les langues, arrive à savoir le sessouto si bien qu’un de ses collègues a pu dire de lui : « Il était un de ceux dans la mission qui parlaient le mieux le sessouto. Coillard avait du goût pour tout ce qui est beau. Ce qu’il faisait, il s’efforçait de le faire bien. Il était artiste, et cela se remarquait dans sa manière de parler. Il s’efforçait de parler un très bon sessouto et il y réussit.

« Lorsqu’il arriva à Léribé, il s’établit dans le village même de Molapo, et, étant célibataire, donc tout à fait seul, il était en rapports constants avec les gens ; il en profita pour causer beaucoup avec eux et pour siéger au lekhotla, soit au forum, où la justice se rendait et où se discutaient les affaires publiques. Il ne pouvait être à meilleure école. »

Désormais Coillard sait le sessouto, il se perfectionnera constamment.

26 mars 1860. — J’ai prêché sur Luc xm, 1. J’ai raconté la fable de la Sauterelle, la Fourmi et /’ Abeille, imitée de la Ciçjale et la Fourmi. Ça a paru faire quelque effet, car, après le culte, se formèrent des groupes où l’on répétait ce que j’avais dit.

i/i octobre 1860. — Je me suis occupé attentivement de traduction, et de la correction du manuscrit de M. Dyke sur Josué. J’ai composé ou imité trois fables, la quatrième inachevée : la Sauterelle, la Fourmi et l'Abeille, le Serpent et la Lime, le Seigneur et son Fou, l’Olivier et le Roseau. Je versifie avec assez de facilité, reste à savoir la valeur des sons de ma muse. Je soumettrai à M. Jousse une pièce que

je voudrais envoyer à Moshesh : le Seigneur et son Fou. Ce sujet m’a plu et m’a tellement inspiré que je l’ai faite d’un trait de plume, avant déjeuner. Mais gare ! la poésie cherche à empiéter sur mes devoirs.

Coillard arriva à exceller dans ce genre de traduction ou d'adaptation : « Ses fables sont parfaites, écrit encore un de ses collègues, elles sont imprimées dans nos livres de lecture ; les Bassoutos en font leurs délices et les enfants non seulement les lisent, mais ils les mettent en action comme une pièce de théâtre et rien n’en prouve mieux la valeur. »

Coillard avait un faible pour la poésie, nous avons vu ses débuts en français; il a, durant sa carrière, composé ou traduit des centaines de cantiques en sessouto.

« Pour moi, écrit- il (ig août 1860), la poésie et la musique sont les deux plus sûrs échelons qui élèvent mon âme à Dieu. Malheureusement je ne suis ni poète, ni musicien. Ma chétive voix de poule, non seulement n’attendrit pas les pierres, comme celle d’Orphée, mais fait peu d’impression sur les autres hommes. C’est égal, je chante souvent seul pour donner essor soit à ma tristesse soit à ma joie. »

« L’ermite de Léribé » lit aussi quelques absences, quelques visites à ses collègues. Et c’est ainsi que se passèrent les années 1 85g et 1860, temps de préparation, d’apprentissage au point de vue des travaux matériels, de la langue, de la connaissance des Bassoutos, de l’évangélisation, temps d’apprentissage missionnaire dans toute l’étendue du terme, temps difficile dans un poste ipii semblait au début si ingrat qu'il fut question parmi les missionnaires du Lessouto de l’abandonner.

Ce temps fut fécond pour la carrière de Coillard. Loin d'être rebuté par les difficultés, il s’écrie :

12 octobre 180g. — Décidément je m’attache trop à ces

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