‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 118 sur 138 · EN ROUTE POUR PORT-ELIZABETH 3 I · texte numérisé non relu

EN ROUTE POUR PORT-ELIZABETH 3 I

escarpés extrêmement sablonneux. Je n’osais m’aventurer de nuit, avec des bœufs déjà fatigués, à travers cette dangereuse rivière. Je dépêchai donc Apollos et deux ou trois autres à une ferme dont une lointaine lumière nous montrait la direction. Je demandai au Boer, en lui olFrant le prix qu’il voudrait, de dételer où je me trouvais. Il me répondit insolemment que non, que je devais traverser la rivière bon gré, mal gré, et faire encore deux ou trois heures pour aller dételer en un certain endroit, moyennant une rémunération. « Et prenez garde, ajouta-t-il, que vos bœufs ne dépassent pas tel endroit; autrement vous le payerez cher. » Je l’avoue, ce message me piqua au vif, il me mit en fureur. Je pris une carte de visite, la remis à Apollos en disant : « Retourne vers ce Boer et dis-lui qu’il ne sait pas qui je suis, voici ma carte. Je ne détellerai point sur sa ferme, dussé-je voyager toute la nuit ! »

Ce message, à ce qu’il paraît, irrita le Boer au suprême degré ; mais il n’envoya pas un mot de réparation comme je m’y étais attendu. Je fus donc pris dans mes propres filets et obligé de voyager avec des bœufs affamés et accablés de fatigue. Le temps était magnifique, le clair de lune splendide ; pas le moindre vent, pas un bruit ne venait troubler le calme de la nuit. Le cahotement seul de ma voiture, traversant une vallée boisée et fort étroite, troublait les profondes solitudes. Tout cela contrastait singulièrement avec les orages de mon cœur irrité et, en toute autre occasion, eût élevé mon âme et fait naître la prière; mais non, rien ne déridait mon front. J’étais assis sur le devant du chariot; à l’arrière, se trouvaient Johanne et Pauluse et le reste de la caravane suivait à pied, chassant les bœufs et les chevaux. Personne ne disait mot. Tout à coup, en passant sous un arbre, j’entendis un terrible fracas et je me trouve renversé en arrière. Epouvanté, je me relève au milieu

3lf) F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE

de commentaires tumultueux, je saute à bas, je cours, je demande, je regarde : la clef de la roue de derrière était sortie, la roue était tombée et le wagon abattu. Je croyais certainement que l’essieu était cassé et j’entendis alors une voix dans ma conscience qui blâmait ma conduite envers mes gens et envers le Boer.

Je me trouvais encore sur la ferme de ce dernier, que faire? Et s’il arrive des wagons derrière nous, que faire encore? « Que votre douceur soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche! » Voilà qui me perçait le coeur. Bien des réflexions me traversèrent l’esprit. Mais la lune allait se coucher, il n’y avait donc pas de temps à perdre. Nous mîmes tous courageusement la main à l’œuvre et, comme l’essieu n’était pas cassé, le wagon peu chargé, il nous fut facile de remettre la roue avec une clef que je fabriquai de mon mieux et aussi vite que possible. A part quelques pièces brisées par la chute de la voiture, nous en fûmes quittes pour la peur et pûmes continuer notre route.

Mais où aller maintenant ? Il était minuit, mes bœufs avaient été huit ou dix heures sous le joug ; la lune avait disparu, et nous étions encore peut-être sur le terrain du Boer qui, s’il m’y trouvait, me le ferait certainement payer cher, surtout après mon dernier message. Nous marchâmes encore quelque temps. Nous étions morts de faim et de soif, les bœufs succombaient sous leur joug, force nous fut de dételer à tout risque. Nous fîmes la prière, je distribuai mon pain à mes gens, j’en envoyai deux pour paître les bœufs dans la montagne, et, pendant que les autres, transis de froid, n’osaient pas faire de feu, je me retirai pour m’étendre sur mon lit plutôt que pour dormir. Tout le reste de la nuit j’entendis les aboiements des chiens, le beuglement des bœufs et le bêlement des brebis d’une ferme. Mais, avant le jour, nous avions déjà attelé et, à 8 heures

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