COURSE FOLLE JUSQU’AU CAP 3 I
du matin, nous dételâmes sur un terrain gouvernemental, rempli d’herbe et de ces plantes grasses épineuses que nous appelons chez nous des dames. Elles étaient d’une hauteur prodigieuse, garnies de fruits murs que je savourai avec délices.
De là, nous sommes arrivés au pied du Surrberg. C’était de toute beauté. Nous avons mis près de deux jours à franchir cette énorme montagne. La route, taillée d’un bout à l’autre dans le roc, et souvent bâtie en pierres de taille, est un véritable chef-d’œuvre digne des Romains. Elle gravit des pentes escarpées et descend dans d’affreux précipices.
<c Après avoir gravi cette énorme montagne, écrit Coillard à sa mère (20 mai 1861), j’aperçus dans le lointain les nuages se baigner dans la mer. Oh ! je ne me sentais plus de joie, je courais de sommité en sommité, léger comme un chamois, cherchant le point le plus élevé d’où je pourrais le mieux respirer l’air frais de la mer et recevoir le bruit mourant de ses vagues lointaines. Mon enthousiasme, mes battements de cœur semblaient avoir gagné mes Bassoutos, ils couraient sur mes pas, en s’écriant hors d’haleine : « La mer ! la mer ! » Et puis s’arrêtant tout déconfits, ils se disaient tristement : « Oh! mais ce 11e sont que des nuages, ce n’est que du brouillard, » et ils retournaient tristement au wagon. »
Dimanche 27 janvier 1861. — Nous avons entrevu hier la mer et la ville de Port-Elizabeth à travers une poussière épaisse soulevée par un vent très violent. Aujourd’hui, nous nous reposons à l’ombre des buissons pendant que des wagons passent, vont et viennent sans discontinuer. Je suis naturellement occupé de mon trésor que je vais rencontrer. Et si elle était à la Baie (Algoa-Bay) ? Mais c’est impossible; elle est peut-être au Cap. *
F. COILLARD
Coillard apprend, en effet, que Mlle Mackintosh est au Cap. Pour racheter le temps perdu ou n’en pas perdre davantage, il décide de s’y rendre par terre et prend place dans une voiture de poste, roulant nuit et jour et par tous les temps. Une nuit, le vent emporte le chapeau du voyageur, le lendemain il ne trouve à acheter dans une boutique de campagne qu’une casquette. Aussi, à son arrivée au Cap, est-il rouge brun, brûlé par l’ardeur d’un soleil d’été. Heureusement que les cœurs se comprenaient.
« Ce voyage de Port-Elizabeth dans le post-cart ! lui écrit M. Casalis. Je tremble de la tète aux pieds rien qu’en y pensant. 11 y avait là de quoi vous tuer. Moi qui ai fait cela en douze ou treize jours et qui vois encore d’ici les lieux raboteux par lesquels il faut passer, je ne comprends pas que tous vos membres n’aient pas été disloqués. Du reste j’aime bien cela; on reconnaît dans ce voyage celui d’un homme qui a du sang français dans les veines et qui sait par intuition, aussi bien que nos voisins d’Outre-Manehe, que « faint heart never won fairlady — jamais cœur transi ne gagna une belle. »