‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 125 sur 138 · UN MISSIONNAIRE DOIT-IL ETRE MARIE · texte numérisé non relu

UN MISSIONNAIRE DOIT-IL ETRE MARIE

plus au mariage; mais il veut que Dieu le dirige dans son choix. « J’ai cherché avant tout la volonté de Dieu, » écrit-il à sa mère. M1Ie Christina Mackintosh est-elle bien celle que Dieu veut pour lui? 11 ne voit pas clair. O11 l’a dit avec raison : « Le mariage est un écueil sur lequel ont échoué bien des vocations missionnaires. » Coillard s’en rend compte et il frémit :

septembre i85y. — Le courant de pensées qui m’entraîne, je dois l’avouer, n’a d’autre objet que le mariage.

ier novembre i85y. — Quel malheur d’avoir une mauvaise femme! Que Dieu me préserve d’une telle épreuve!

j y décembre i85y. — O mon Père, laisse-moi te demander la faveur de mourir à ton service ! Oh ! préserve-moi du malheur épouvantable d’avoir pour compagne une personne qui n’aime pas les noirs et qui soit un obstacle à ma vocation.

Coillard arriva seul en Afrique et sur son champ de mission ; «es collègues redoutaient pour lui la douloureuse expérience qu’il allait faire :

« Mme Daumas, écrit-il à sa mère, qui s’affligeait de me voir aller non marié, au Lessouto, me disait : « Cher Monsieur, si vous m’aviez dit à Paris que vous n’étiez point engagé, j’aurais désiré pour vous la main de MUe Mackintosh. Elle vous ressemble, elle est gaie, pieuse, etc... et je suis sure que vous vous aimeriez. » Je me taisais, car elle faisait vibrer une corde de mon cœur.

« Enfin nous arrivâmes à Burghersdorp, sur la frontière de la Colonie, et là je parlai à Mrae Daumas de mon intention de demander la main de MUe Mackintosh \ Grande fut sa surprise et sa joie. Mais cette première démarche échoua et, six mois après (premiers jours de janvier i85g), je re-

1. La lettre de Coillard à Mlle Christina Mackintosh, pour lui demander sa main, est du 17 juillet 1808. (Ed. F.)

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cevais un refus. Mon cœur en fut brisé. La société m’était à charge et c’est une des secrètes raisons pour lesquelles je me hâtai d’aller fonder ma station. »

Ce refus avait été dicté à M1Ie Christina par sou entourage parisien, qui l’aimait, l’estimait et qui pensait qu’en Afrique elle serait perdue pour le monde dans lequel elle avait pris rang à Paris.

Elle avait eu, dès le début, le sentiment que Coillard était l’homme de sa destinée; mais, rencontrant de l'opposition de toutes parts, elle céda, pour la seule fois de sa vie peut-être : elle répondit négativement.

En même temps que ce refus, Coillard recevait de M. Berger le message suivant daté du ier novembre 1808 :

« Donnez gloire à Dieu, bien-aimé. Que sa volonté vous devienne bonne, agréable et parfaite. N’écoutez pas ce qui se dit en vous au moment de la tentation ; l’ennemi est menteur. Sous un certain rapport, la tentation est continuelle : « Je dois être marié », dites-vous. Oui, sans doute, mais pas maintenant, et j’ai presque l’assurance que, pour trouver celle que vous a préparée depuis longtemps le Seigneur, il faut que vous arriviez à oublier entièrement que vous avez besoin d’une compagne. Mme André vous écrit ce qu’a répondu M1Ie Mackintosh : elle ne se sent pas le droit de dire oui, vous ayant si peu connu. Sa réponse est certainement la réponse du Seigneur qu’elle a prié avec ferveur. Ce n’est pas celle-là qu'il vous fallait. Croyez, attendez en repos, et votre vraie épouse, d’elle-même, viendra se présenter à vous. Oh ! si vous pouviez voir comme je vois ! Mais non, un nuage vous dérobe la lumière, et Dieu le permet. Attendez donc, subissant vos ténèbres, et gardez-vous de prendre aucune résolution précipitée. Surtout, renvoyez à Satan, son auteur, la pensée de quitter le champ où Dieu vous a envoyé. J’aimerais mieux apprendre votre mort que votre retour dans de telles circonstances. »

« Mme Daumas, continue Coillard dans son récit à sa mère, m’écrivait lettre sur lettre pour me conseiller et me

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consoler : « Écrivez encore, écrivez, et si vous recevez un deuxième refus, vous verrez alors clairement que ce n’est pas là, la compagne que Dieu a choisie pour vous. » Elle persistait à avoir bon espoir, cette chère madame, et me disait en souriant que M. Damnas, en prenant congé de Mlle Mackintosh, lui avait dit: « Il vous faut venir en Afrique, Mademoiselle; dans notre mission française, nous aimons beaucoup les dames anglaises. » Et elle, se tournant vers une amie, lui dit: « Entendez-vous ce que dit M. Daumas? » « Malgré tout cela, mon cœur était si triste que je dus faire de celte question un sujet de ferventes prières avant de répondre à Mme André-Walther, qui m’avait transmis le refus de M1,e Mackintosh. Je pris deux mois, puis deux mois, puis deux encore, mais point de réponse à mes prières. Oh ! Dieu seul connaît ces angoisses secrètes. Cent fois je voulais oublier celle pour qui battait mon cœur, mais toujours son souvenir remplissait mon cœur et son nom mes prières. A la fin pourtant, ne pouvant plus supporter ces combats qui se livraient en moi, sentant que j’aimais, mais ne connaissant pas la volonté de Dieu, j’écrivis deux lettres, l’une à M. Berger, l’autre à Mme André, pour leur dire franchement dans quel état je me trouvais et leur demander si, par hasard, quelque nouvelle circonstance n’aurait pas fait revenir Mlle Mackintosh sur sa terrible décision. Puis, j’eus peur d’agir contre la volonté de Dieu et je brûlai la lettre à Mme André qui était une seconde demande; mais j’envoyai celle que j’avais écrite à M. Berger, ajoutant que j’avais brûlé celle à Mme André. Qui dira l’angoisse de mon cœur? Je me créais de l’occupation et, quand je n’en avais point, j’allais pleurer dans les rochers. J’étais dans un état de tristesse épouvantable. Je repoussais tous les conseils de mes amis, les priant de ne me plus parler de mariage. Je voulais accepter la position que Dieu m’avait faite. »

33ü F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE

Un passage du journal intime donnera une idée des souffrances que la solitude causait à Coillard, nature aimante, qui avait besoin d’expansion et, disons le mot, d’appui. Si l’expression de ces sentiments revêt un tour un peu vieilli, elle n’en est pas moins sincère.

Dimanche matin, 25 mars 1860. — Oh! que de misères je découvre en mon pauvre cœur ! Combien peu je suis propre à ce ministère redoutable qui m’est confié!... C’est le soir, les réunions sont finies, chacun est rentré au logis, le bruit cesse et le sommeil semble régner et fermer toutes les paupières. Moi je veille, triste, abattu, ennuyé, embarrassé de ma société, vivant dans un passé plein de souvenirs doux et amers qui bouleversent mon cœur, et m’arrêtant devant mon obscur avenir, le cœur gonflé d’angoisse, le front chargé de soucis. Je suis seul, seul, seul ! Jusqu’à quand répéterai-je ce mot que ne me redisent que par dérision les échos voisins qui n’ont point de cœur?

Je suis seul! Mais quoi? Toutes les plantes ne sauraient croître sous l’ombrage frais et riant d’une épaisse forêt qu’égaye le doux ramage des oiseaux, ou sur les bords enchanteurs d’un ruisseau limpide et parfumé. Il en est auxquelles sont réservés la solitude, le sol rocailleux, aride et brûlé d’un vaste désert. Je suis du nombre de ces plantes maudites qui ne végètent dans un morne tombeau que parce qu’elles ne sauraient trouver leur place dans le monde.

Mais quoi? Je suis impie quand je m’abandonne à moimême. Le Dieu que je sers et qui m’aime ne remplit-il pas aussi le désert? Oh oui! Mon Dieu, je te possède, je suis à toi. Oui donc me pourrait séparer de ton amour? A toi je suis, à toi je veux être jusqu’à mon dernier soupir.

Coillard ne pouvait pas faire l’œuvre seul.

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