‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 130 sur 138 · LA VIE A DEUX · texte numérisé non relu

LA VIE A DEUX

choses qui étaient et qui n’étaient pas dans notre programme. Ainsi ma chère femme a du fournir de la besogne à ses deux jeunes filles, surveiller le lavage, le repassage, etc. Je ne parle pas de notre cuisine qui est si simple, si simple, que je ne sais vraiment pas au juste de quoi nous vivons : du café avec un oeuf et une tranche de jambon fait notre déjeuner; en sortant de l’école, du thé et un morceau de fromage, puis le soir on se trouve encore avec une tasse de café à la main, voilà tout. Nous n’avons point de lait, parce que nous n’avons point de vache; ni légumes ni fruits parce que nous n’avons point de jardin; ni viande parce que nous 11’avons point de troupeau et qu’d n’y a point non plus de boucherie ici. Chaque samedi, Christina fait dépeupler ma vieille basse-cour qui, en effet, va bientôt être tout à fait dépeuplée.

« Pendant que votre chère fille est ainsi occupée, je ne le suis pas moins de mon côté. Je dois de temps en temps prendre le rabot; j’ai cédé à Nkélé la truelle pour bâtir à Christina une cuisine derrière la maison et je suis heureux de dire qu’il ne s’en tire pas mal. Il faut aussi distribuer les médecines, écouter ceux qui viennent me parler. Souvent nous nous aidons mutuellement, avec ma douce compagne; nous sommes toujours ensemble, nos séparations ne durent jamais plus d’un quart d’heure, et pourtant, le soir, quand nous nous asseyons dans mon cabinet, c’est en vérité comme si nous ne nous étions pas vus de tout le jour parce que nous avons eu à peine le temps de nous parler. C’est alors que commence notre vie de famille. Nous sommes dans cette petite chambre qui a toujours été mon sanctuaire. A cette heure-là, les Bassoutos se sont retirés et il est bien rare qu’on vienne nous déranger, si ce n’est « nos enfants » qui viennent nous dire bonsoir. Nous sommes donc tout à fait seuls. Nous causons. Elle, elle parle d’Edimbourg, de

Paris, me raconte pour la vingtième fois son voyage à Asnières ; puis nous parlons de vous, ma chère mère. Si Ghristina n’est pas trop fatiguée, elle prend son ouvrage et je lui fais la lecture à haute voix. »

Peu après son arrivée au Lessouto, Mme Coillard fut prise d’une nostalgie si violente qu’elle en était comme malade. Ses pleurs ne tarissaient pas. Elle passait ses moments de loisir, entre les trop rares courriers, à relire ses journaux d’enfance. Son mari était inquiet. Comment tarir ces larmes? Un jour Mme Coillard comprit qu’elle n’était pas ce qu’elle devait être, que ses regrets entravaient sa carrière et celle de son mari ; sans hésiter, elle brûla tous ses souvenirs et, allant au-devant de son mari : «J’ai brûlé tous ces papiers, lui dit-elle. Tu ne me verras plus pleurer là-dessus. Forget thine own people and thg fa/hers house (Oublie ton peuple et la maison de ton père). Ps. xlv, ii. »

Ainsi elle consomma son sacrifice et, dès lors, le bonheur conjugal fut complet. C’est à dater de ce jour que s’ouvrit devant Coillard, dans toute son étendue, la carrière missionnaire.

En effet, les circonstances dans lesquelles il était arrivé au Lessouto ne lui avaient permis que d’ébaucher l’œuvre missionnaire ; ses trois premières années d’Afrique furent pour lui un temps d’apprentissage des plus précieux; mais la guerre, les absences fréquentes, les travaux matériels, l’incertitude sur l’emplacement et même sur l’opportunité de la station, tout cela donne aux premiers travaux de Coillard quelque chose d’irrégulier, d’inconstant. De plus, son caractère n’était pas encore bien équilibré ; nous avons eu souvent l’occasion de constater son manque de joie, son manque de paix, et le trouble que causaient à sa nature aimante, ses besoins inassouvis d’expansion.

Le mariage fut pour Coillard, après sa conversion, l’événement le plus important de sa vie et le point de départ de sa vraie activité. Sa femme, plus âgée que lui, le complétait sous tous les rapports ; non seulement elle lui apporta les qualités qui lui manquaient, mais elle lui ouvrit de nouveaux horizons et lui fit

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