‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 15 sur 138 · LA. FAMILLE BOST · texte numérisé non relu

LA. FAMILLE BOST

vénération nous les entourions! Pouvait-il, dans ma jeune imagination, se former de plus bel idéal? Les mêmes récits étaient lus et relus pour la vingtième fois, et ils avaient toujours la même fraîcheur. Ils occupaient une grande place dans notre vie simple et ont souvent, dans les longues soirées d’hiver, donné des ailes au temps et illuminé notre humble chaumière d’un rayon bienfaisant.

Mais un gros nuage s’élevait à l’horizon : on se disait que M. Bost voulait quitter Asnières. Pareil malheur ne paraissait pas possible. Cependant la rumeur prenait de la consistance, et, un beau jour, dans une de ses réunions, Mademoiselle nous communiqua qu’en effet son père avait accepté l’appel d’une autre église, bien loin, dans une grande ville qu’on appelait Melun, et qu’ils allaient tous nous quitter. Elle éclata en sanglots et nous tous avec elle. Dans l’Eglise, dans le village, même parmi les catholiques, ce fut une désolation générale. M. Bost père, lui, n’était pas et ne pouvait pas être populaire ; il n’était pas compris de ses paroissiens et il ne les comprenait pas. Quant aux catholiques, ils l’eussent volontiers livré aux tendresses de l’inquisition. Mais sa famille! Mais Mademoiselle!... C’était une calamité publique. Le conseil presbytéral fit tout ce qu’il put pour amener M. Bost à retirer sa décision. En vain.

Le jour redouté arriva. Des fourgons de la ville s’arrêtèrent devant le presbytère et chargèrent, puis la famille partit, à pied, en voiture, au milieu des lamentations des vieux qui restaient, des jeunes et de tous les autres qui les escortaient. C’était un Bokim (Juges n, 4-5)- Jamais on n’avait vu pareil spectacle. C’était pour les catholiques comme les funérailles de Jacob pour les Cananéens. Les déchirements de cœur ne se décrivent pas. On pleurait partout, au travail, dans les chaumières; le deuil était général.

Il n’y avait pas encore de chemin de fer du Centre. Quand

F. COILLARD

le bruit se répandit que la diligence qui emportait ceux qui étaient tant aimés, devait passer tel jour sur la grande route, tout, le monde, spontanément, se rendit à une demi-lieue, à un point où il était impossible de la manquer, et là, nous attendîmes de longues heures dans une morne tristesse. Enfin, la grosse diligence apparut dans le lointain. Elle s’approcha, s’arrêta même quelques instants. Ce fut une nouvelle explosion de sanglots. Le conducteur fouetta ses chevaux, au loin des mouchoirs s’agitèrent encore par la portière, et puis la diligence disparut. Nous reprîmes le chemin du village, sanglotant tous comme des orphelins désolés (20 avril 1846)1. Plus de réunions, plus de chants! Plus de ces visages qui avaient toujours un sourire, même pour les petits et les humbles. Le presbytère était fermé. Le dimanche, un des anciens ou notre instituteur lisait un sermon, on chantait les psaumes. Mais les cœurs étaient gros. Et pendant que nous autres nous regrettions le passé, on se demandait, non sans anxiété, quel serait notre avenir et qui nous aurions comme pasteur.

Une personnalité aussi connue et aussi tranchée que celle de M. Bost avait beaucoup contribué à mettre en vue l’église de Bourges. Plusieurs candidats se présentèrent pour occuper ce poste important et vinrent prêcher. Le choix du conseil, ratifié par le consistoire, tomba sur M. Théophile Guiral, qui, bientôt, vint définitivement s’installer parmi nous. C’était un homme jeune encore, plein de talents et d’un zèle de bon aloi. Sa jeune femme aussi était pleine de vie et d’entrain. Ce n’étaient pas des Bost, mais ils avaient de l’afTection pour leur nouveau troupeau; le troupeau le leur rendit bientôt avec intérêt. M. Guiral avait des talents de premier ordre ; aussi, après les incartades de M. Bost, les

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