UNE MORT
prédications de M. Guiral furent-elles immensément appréciées. Le premier culte officiel avait lieu au temple de Bourges, à 1 1 heures, et tous ceux qui avaient des chevaux y conduisaient, à tour de rôle, la vieille « patache » du pasteur. A 2 heures, avait lieu le principal service, à Asnières même. Outre cela, une réunion familière avait lieu le matin, à 8 heures. Elle n’était suivie que par les personnes les plus religieuses du troupeau et était des plus intéressantes. Les homélies simples allaient au cœur de ces bonnes gens. Ma mère ne les aurait pas manquées pour beaucoup, bien qu’elles eussent lieu à cette heure matinale. C’est à ces réunions que mon esprit commença à s’ouvrir aux choses de Dieu.
Mais mes premières impressions vraiment sérieuses, et qui remontent à cette époque, se rapportent à un deuil de famille. J’avais une nièce beaucoup plus jeune que moi et pour qui j’avais une très grande affection. Depuis de longues années elle était invalide. Elle aimait le Seigneur. Sa patience, sa douceur, sa sérénité frappaient tout le monde. Je passais de longues heures avec elle, lisant et chantant des cantiques. Elle mourut1. Sa mort fut dépouillée de toute terreur. Un de ses cantiques favoris, qu’elle chantait encore au seuil de l’agonie et que je chantais avec elle, était celui-ci :
Non, ce n’est pas mourir !...
La dernière nuit que nous la veillâmes, ma pauvre sœur, accablée par la fatigue de nombreuses nuits sans sommeil, et ma mère aussi, s’assoupissaient par moments, se réveillaient en sursaut et remarquaient en pleurant que « la mort
i . Ici Coillard anticipe : Charlotte, fdle de Cathcriue Coillard et de Pierre Berthault, née le 3 mars 1 84 1 , mourut le iü avril 1 849* (Ed. F.)
F. COILLARD
endort », comme dit le vieil adage. Je m’étonnais, moi, et je me demandais si c’était bien là mourir. La chère enfant, elle, disait qu’elle allait à Jésus et chantait son cantique. Ses yeux se fermèrent et elle alla à Jésus. M. Guiral saisit cette occasion de faire, à la jeunesse et aux enfants, un pressant appel. J’en fus profondément remué. Je sentais que je ne pourrais pas mourir comme ma nièce Charlotte, j’avais peur de la mort et je tremblais. Mais à qui confier les combats qui se livraient en moi? Je luttai pendant quelque temps, m’appliquant à bien remplir mes devoirs religieux. Je me donnai le change. Cette religiosité toute extérieure qui, pour un grand nombre, est l’équivalent de la conversion, est meilleur marché et les satisfait. Elle me satisfit aussi.
Elevé religieusement dès ma plus tendre enfance, cette religiosité était devenue chez moi comme une seconde nature. Il doit cependant s’être produit alors, chez moi, un changement extérieur qui frappa ma bonne mère et mes alentours. Ma mère disait : « Ah, mon enfant chéri, si j’étais assez riche, tu deviendrais pasteur! Et si jamais je te voyais monter en chaire comme le cousin Cadier (de Pau) et prêcher l’Evangile, ce serait le plus beau jour de ma vie ! » Mes deux frères aînés, que je craignais beaucoup, ne partageaient pas ces sentiments-là ; ils trouvaient que ma mère me gâtait, que j’avais eu assez d’écolage et qu’il était temps que je commençasse mon apprentissage de vigneron et « mangeasse de la vache enragée ! » J’ai été témoin de ces scènes où ma mère plaidait la faiblesse de ma constitution : « Jamais, jamais il ne sera capable de faire un vigneron; ne voyez-vous donc pas comme il est délicat? Et il ne grandit pas, il est petit pour son âge. » — « Et que voulezvous donc en faire, demandait mon frère aîné, un monsieur? » — « J’en ferai ce que le bon Dieu voudra, mais,
PREMIÈRES LEÇONS DE LATIN 3q
si je le puis, il ne travaillera pas à la terre. Pourquoi ne deviendrait-il pas un colporteur comme le cousin Peaudecerf? ou pasteur même comme le cousin Gadier, s’il avait quelqu’un qui le protégeât? » Et, quand elle était seule avec moi, elle pleurait : « O mon petit enfant, disait-elle, je ne suis qu’une pauvre veuve, mais Dieu aura pitié de toi. » Et
Asnières — L’Aujonnière
Dieu entendit les prières de la veuve, il vit ses larmes et il eut pitié de moi.
Notre pasteur, M. Guiral, prenait un grand intérêt à l’école. Il la visitait souvent et y donnait même des leçons. Il remarqua bientôt deux des premiers élèves, le fils du maître d’école (M. Désiré Rivierre) et moi-même, et commença à nous donner chez lui des leçons de latin. Ma pauvre mère ! qu’elle était donc heureuse ! J’avais enfin
trouvé un protecteur, et déjà elle entrevoyait la réalisation de ses désirs les plus chers. « Non, mon petit, tu ne cultiveras pas la terre, le bon Dieu te fera pasteur. » Le soir, la veillée se passait toujours entre une lecture que je lui faisais à haute voix et la préparation de mes leçons. Et quand je répétais à haute voix : Rosa, rosæ, rosæ, rosam..., elle travaillait avec un nouveau courage, se disant toujours : « Le bon Dieu fera de lui un pasteur. » Nous pouvions être à court de bien des choses, des nécessités de la vie même, mais n’importe ! il y avait toujours une chandelle pour le petit.
Le compagnon d’études de Coillard raconte qu’un jour ils eurent , comme devoir, à mettre en prose une fable de La Fontaine, et il se rappelle encore combien il avait été frappé par la manière dont Coillard avait fait ce devoir. « Coillard avait déjà, ajoute-t-il, ce don d’écrire qui a été une force de son ministère. C’était déjà un garçon travailleur et qui ne pensait pas au jeu comme beaucoup de ses camarades. »
Je ne me souviens pas que ma mère m’ait jamais battu. Ce n’était pas nécessaire pour m’infliger une punition salutaire. Un reproche de sa part et sa tristesse à la rentrée de sa journée de travail suffisaient. Je vivais de sa vie et de sa joie. Si ma mère était heureuse, j’étais heureux. N’importe le reste. J’écoutais ses instructions avec vénération. A sa suggestion, j’allais tous les jours chez une vieille dame octogénaire qui ne quittait plus sa chambre, pour lui lire des chapitres de la Bible, le Voyage du Chrétien et d’autres livres de piété. La vieille dame appréciait beaucoup mes visites et sa famille aussi, et les heures que je passais dans sa chambre, seul avec elle, ne m’ont jamais paru longues. Cela s’ébruita, et, ici et là, on appelait le petit cousin pour lire un chapitre ou une prière.