VEILLÉES D’HIVER
De nuit, faisait-il un orage? Ma mère allumait la chandelle et me réveillait : « Mon petit, disait-elle, lève-toi et faisons la prière. » Bientôt tous les voisins, catholiques et protestants, accouraient chez la mère Bonté et je lisais un chapitre et une prière. Puis, l’orage passé, chacun se retirait en remerciant la mère Bonté et le petit cousin \
Il n’était pas nécessaire d’un orage pour attirer chez nous les voisins. Dans les longues veillées d’hiver, des femmes apportaient leur travail, l’une filait à la quenouille, l’autre tricotait, une troisième cousait, même des hommes étaient là et le petit cousin faisait la lecture. Au cœur de l’hiver, chacun casse ses noix à tour de rôle dans la journée, et le soir invite ses parents, ses voisins surtout, pour venir passer la veillée. On improvise une grande table, autour de laquelle chacun prend place, on y entasse les noix cassées et chacun de trier, séparant, pour en faire de l’huile, les fruits des coquilles. Ce travail, naturellement peu attrayant, est transformé en une vraie fête qu’égaient, celui-ci par ses contes de revenants à vous faire dresser les cheveux sur la tête, parle récit de ses aventures au service militaire, celuilà par des chansons qu’il exécute d’une voix tremblotante et sentimentale, et que termine généralement le réveillon, un simple repas fait pour de bons estomacs et de bons appétits. Chez ma mère et chez les voisins j’ai souvent chanté des cantiques — car je ne savais d’autre chanson que celle du Juif errant que m’expliquait ma bonne mère — et conté des histoires missionnaires que j’avais lues et qu’on écoutait bouche béante : « Eh, le petit cousin, c’est bien vrai? » — « Je l’ai lu, » répondais-je, et ça suffisait.
Ces veillées étaient des occasions d’or pour faire du bien et je ne m’étonne pas que nos amis les colporteurs y vins-
i. Sur le Ilaut-Zambèze, Paris-Nancy, 1898, in-4, p 4°3- (Ed. F.)
l\‘l F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE
sent, et le maître d’école et le pasteur aussi. L’association des idées, la douceur des souvenirs ont entouré pour moi la saison d’hiver d’une auréole de poésie; je rêvais des régions boréales avec leurs neiges et leurs glaces, et, plus tard, j’enviais les missionnaires du Groenland et les Lapons comme si, peut-être chez eux aussi, il y avait des veillées et des noix à trier.
J’avais maintenant à peu près quatorze ans. La révolution de 1848 avait éclaté, temps de surexcitation fiévreuse, même en province. La République fut proclamée: partout dans les écoles on enseignait la Marseillaise. A un jour donné, nous prîmes part à une grande cérémonie civique : on plantait 1’ « arbre de la liberté ! » Une procession monstre des corporations, des métiers, des écoles, des dignitaires de tous rangs chamarrés des insignes de leurs vocations et de cocardes tricolores, drapeaux, bannières, banderoles tricolores et bandes de musique en tête, défila dans les rues de Bourges, sur la grande place Seraucourt, et, au chant frénétique et enthousiaste de la Marseillaise, on planta le symbole de ce qu’on appelait la liberté. Sur un char fantastique et symbolique, orné des couleurs nationales, trônait la République entourée d’autres figures symboliques. L’arbre périt et les malins disaient : cc La liberté est morte ! » Ils lisaient aussi, méchamment, sur les édifices publics, ces trois grands mots qu’on y avait peints ou gravés : « Liberté, point; égalité, point; fraternité, point! »
En tous cas, il y eut un temps de complète anarchie. Des bandes de socialistes parcouraient le pays, pillant les châteaux et les moulins et les livrant aux flammes. Tous les soirs, le tocsin sonnait et on apercevait, dans les environs, quelque nouvel incendie qui éclairait la nuit de ses lueurs livides. La panique s’était emparée de tout le monde. Elle fut au comble quand siégea, à Bourges, la Haute-Cour (mars
LV RÉVOLUTION DE l848 4^
1849), devant laquelle comparurent les accusés du i5 mai. L’hôtel de ville, l’hôtel Jacques-Cœur, avaient été fortifiés pour l’occasion. Des troupes occupaient tous les environs et remplissaient les villages. Ce qui n’empêchait pas les incendiaires de saccager la contrée et de répandre partout la terreur. Notre village aussi regorgeait de soldats ; ma mère en logeait deux, bien qu’elle fût veuve. La sécurité publique était alors si compromise que les autorités municipales organisèrent des patrouilles de volontaires qui, se relevant de deux en deux heures, battaient les rues, les ruelles et les abords du village et de la ville. Ces prétendus gardes mobiles étaient surtout armés de fourches et de faux. Tout jeune que j’étais, je me mis de service comme tout le monde, et on disait que le petit cousin était c( brave ! »
A ces troubles politiques vinrent encore s’ajouter des calamités publiques : la maladie des pommes de terre et une épouvantable famine. Les boulangeries étaient assiégées et il se passait fréquemment deux et même trois jours avant que je pusse obtenir la miche de 5 livres qui devait nous suffire pour la semaine. Acheter un sac de blé, c’était au delà de nos moyens. J’ai jeûné pendant des jours entiers sans jamais me plaindre, mais la digne femme de notre maître d’école s’en apercevait quelquefois, de même que Mme Guiral, et j’ai encore présents à mon souvenir les régals que ces bonnes dames me donnaient alors, une tartine ou un peu de nourriture. J’opine à croire que, là aussi, il y avait parfois gêne, car notre pasteur se contentait d’une petite fille pour domestique. Il passait une partie de l’année en ville, à cause des membres de l’Église qui y habitaient, et c’est là que j’allais prendre mes leçons.
M. et Mme Guiral avaient une enfant, leur aînée, que je prenais grand plaisir à amuser. Un jour, Mrae Guiral me dit : « François, je vais faire la toilette de la petite et tu iras la
promener sur la place Seraucourt! » Gela me fit peur. Mais ma mère m’avait toujours enseigné l’obéissance, quoi qu’il m’en coûtât. Je cachai donc mes terreurs, je pris dans mes bras l’enfant avec sa longue robe blanche et je partis. C’était un bel après-midi. La place Seraucourt, plantée de marronniers séculaires, était le rendez-vous du beau monde, des llàneurs, des enfants et des bonnes. Dès que je parus et que je me fus assis sur un banc à l'écart — je n’osais pas aller dans la foule — on me remarqua; il se fit, autour de moi, tout un attroupement de dames qui venaient admirer cette belle enfant et son étrange bonne. Et je ne sais combien de fois je dus décliner le nom de ses parents, M. le pasteur et Mme Guiral, et répéter que j’étais le fils de la mère Bonté. Ce dut être un phénomène pour les gens de cette ville archidévote d’entendre parler d'un pasteur protestant et de voir le fils d’une mère idéale. Je profitai d’un moment où le cercle s’était éclairci, je retournai, à grands pas, rendre le précieux fardeau à la mère qui me reçut ravie et riant aux éclats, et je me sauvai chez nous à toutes jambes. Une chose : je fus fier de la confiance dont on m’avait cru digne, et, une fois le premier pas fait, je portais fréquemment la chère petite dans mes bras, à travers les rues, sur la grande promenade. Je n’y manquais pas d’admirateurs et de moqueurs, mais, tout timide que j’étais, je tenais tête à tout le monde.
Le pasteur était satisfait de mes progrès ou tout au moins de l’intérêt que je prenais à mes leçons. Il me présenta un jour à l’illustre avocat de Bourges, M. Berryer, avec qui il était très lié. Ma mère, qui l’avait entendu plaider dans une grande cause criminelle, m’avait dit de si belles choses que je regardais avec étonnement cet orateur célèbre. Il s’intéressa à ce petit paysan timide qui était là devant lui. 11 m’adressa quelques paroles d’encouragement.