‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 18 sur 138 · LA MISERE · texte numérisé non relu

LA MISERE

Une grande difficulté survint qui faillit compromettre mes études. Jusqu’à présent, je me servais, pour étudier, de livres empruntés. Mais notre instituteur alla avec sa famille s’établir à Orléans1, de sorte que je restai sans livres. Il me fallait donc, ou bien me procurer des livres, ou bien renoncer aux leçons particulières de M. Guiral. Un soir, je le dis à ma mère. Elle devint pensive et parla peu de toute la soirée.

Pour elle, elle n’admettait pas la discussion ; il me fallait des livres, plutôt que de renoncer à mes leçons. Mais alors cetle alternative se doublait d’une autre : des livres ou du pain. « Mon petit enfant, disait-elle, je n’ai absolument que de quoi acheter la miche ; faut-il y renoncer pour acheter des livres? Dis. » — « Sans doute, répondis-je avec un sang-froid qui, à cinquante ans de distance, me fait encore rougir, achetons d’abord les livres. » Et elle redevint pensive. Elle tillait le chanvre en silence, puis : « Combien faut-il pour ces livres? » — « Je ne sais pas, mais c’est une grammaire, un épitomé et un César... puis, dis-je à demi-voix, un dictionnaire... » Plusieurs jours se passèrent, les leçons étaient interrompues faute de livres. Ma mère alla voir le pasteur et elle en revint convaincue de la nécessité de cet important achat. Elle rassembla jusqu’au dernier de ses œufs, son beurre, son fromage, etc., et, un samedi, nous partîmes pour la ville : « Mon enfant, me disait-elle, en s’arrêtant tout court, je n’ai que de quoi acheter le pain, faut-il que nous nous en passions pour acheter ces livres? » — « Ma mère, comme vous voudrez, — je n’ai jamais tutoyé ma mère, — mais, M. Guiral vous l’a luimême dit, si je dois étudier, livres il me faut. » — « Eh

i. M. Viéville fut remplacé par M. Frédéric Viénot, qui entra en fonctions le 16 mars 1848. (Ed. F.)

bien, mon enfant, tu les auras, » fit-elle avec un soupir qui m’alla au cœur. Nous entrâmes dans une librairie et, cinq minutes après, j’étais en possession de mes livres. Mais à quel prix! Je m’en sentais honteux, si honteux qu’à la prochaine foi-re je vendis un bel agneau que j’avais élevé et que j’aimais beaucoup et donnai la somme à ma bonne mère. Je me mis à élever des lapins, et je pus ainsi me procurer, sans drainer les ressources de ma mère, le papier, les plumes, etc., dont j’avais besoin. Il le fallait bien, du reste, car tout allait mal : les vivres étaient chers, le travail rare, nos vignes restaient incultes et la misère menaçait de s’établir à notre foyer. La lutte devint désespérée b

Un jour, M. Guiral, le pasteur, vint visiter ma mère avec une grande dame (Mme Louis André) qui avait avec elle sa fille (Mlle Isabelle) et sa gouvernante (Mlle de Nilincourt). Ça ne m’étonnait pas du tout, car la personnalité du « père Bost » avait donné de la notoriété à notre église d’Asnières. Des messieurs et des dames, des pasteurs de talent et bien connus, comme je l’ai su depuis, venaient souvent faire un petit séjour à Asnières, et personne n’y venait sans visiter la mère Bonté. Je ne sais pas ce qui se passa dans cette visite de la grande dame. Mais ma mère pleurait le soir et me disait : « Mon pauvre petit, je suis vaincue, je ne puis plus lutter, nous mourrons de faim, ou bien il faudra que tu travailles aux vignes comme tes frères. » — « Eh bien, ma mère, je travaillerai, et le bon Dieu nous aidera ! » Et de lait, j’avais déjà commencé depuis longtemps; j’allais toujours avec un de mes beaux-frères qui m’avait pris sous sa tutelle, et je tenais à montrer que, moi aussi, je pouvais

i. A cette époque déjà, l’instituteur d’Asnières, M. Frédéric Viénot, qui lut toujours, ainsi que sa famille, plein de bonté pour Coillard, avait voulu faire entrer celui-ci à l’institut de Glay ; mais Coillard était trop jeune, le règlement fixant seize ans comme limite d’àge. (Ed. F.)

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