LE CHATEAU DE FOËCY
travailler. « 0 mon Dieu ! s’écriait une voisine en me voyant passer au petit jour, gaiement, le fossoir sur l’épaule, voilà donc le petit cousin qui va devenir vigneron. Et nous disions qu’il serait pasteur! » Un soir, à la veillée, ma mère me dit : « Cette grande dame, qui est venue me voir l’autre jour, veut te prendre chez elle, et M. Guiral dit qu’elle pourra nous aider, et te pousser, elle te protégera. » Et elle fondit en larmes. « O ma mère, lui dis-je, ne pleurez pas, je suis grand maintenant, je puis gagner ma vie et vous soulager. » M. Guiral m’appela et, dans un langage tout nouveau pour moi, me dit que cette grande dame s’était intéressée à ma mère et à moi, qu’elle voulait me prendre chez elle et me protéger. Ce dernier mot, je ne le comprenais pas; ma mère s’en était servie, et il ouvrait devant moi des perspectives bien brumeuses. Je ne savais trop qu’attendre. Mais la grande dame voulait me protéger !...
Mes préparatifs furent vite faits. Et puis, un jour (juin ou juillet 1849), tout seul avec ma mère, nous partîmes à pied pour le château de la grande dame, qui était à une distance de cinq lieues. Ce fut le dernier trajet que je fis avec ma bonne vieille mère. Nous marchions lentement, elle sentait que je lui échappais et retardait autant que possible le moment où elle devrait me lâcher. Elle s’arrêtait quelquefois tout court, et me disait dans son langage laconique : <t Mon enfant, promets-moi que tu liras ta Bible tous les jours et que tu prieras le bon Dieu. Il y a beaucoup de mal dans le monde, ne suis pas les mauvais exemples. » Et puis, me regardant avec angoisse, elle reprenait : « Et c’en est donc fini avec ces études ! Vas-tu négliger tes livres qui nous ont tant coûté, et oublier ce que tu as appris? »
C’était le même château où la bonne dame Pillivuyt
F. COILLARD
s’était autrefois occupée de moi1. Mais qu’il était donc changé ! Les tourelles avaient disparu et étaient maintenant remplacées par des pavillons, les fossés avaient été comblés, les abords déblayés. On lui avait enlevé le vieux manteau des siècles passés, on l’avait modernisé. Tous les abords en étaient défrichés; à la place des fourrés d’autrefois, c’était une belle pelouse avec des massifs et des corbeilles de fleurs, et, au lieu du pont-levis, c’était un perron d’un aspect imposant. Je ne tremblais pas peu à l’idée de comparaître devant la grande dame. Elle nous reçut dehors, sur le perron, me toisa des pieds à la tête, causa avec ma mère pendant que j’étais debout devant elle, fit toutes sortes de promesses à ma mère quant aux soins qu’elle prendrait de moi pour mes besoins matériels et mon instruction religieuse, et puis, jetant un dernier regard sur moi, elle termina en disant : « M. Guiral m’a beaucoup parlé de toi. Sois obéissant et actif, et je ferai de toi un bon jardinier! » Lin bon jardinier! C’était donc là la protection de la grande dame et ce pourquoi je quittais ma mère !... Mon cœur se serra. Pendant cette entrevue, qui semblait prononcer la sentence de mon avenir, la demoiselle du château, l’unique fille de la famille, MUe Isabelle, et son excellente gouvernante, Mlle de Nilincourt, semblaient bien pénétrer les mystères psychologiques de cette scène et m’encourageaient du regard et d’un sourire. On nous congédia.
Ma mère, elle aussi, était sortie de celte entrevue le cœur gros; elle resta un ou deux jours avec moi, me donnant ses dernières instructions : « Mon enfant, disait-elle, j’ai fait tout ce que j’ai pu. Je suis veuve et les temps sont durs. Ne néglige pas tes livres. C’est une grande dame et, si tu fais
i. M. Louis André avait acheté le château de Foëcy et la ferme de Beauregard en i843, après la mort de M. Louis Pillivuyt. Mme Louis Pillivuyt s’était fait alors construire à Foëcy le « petit château ».