‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 20 sur 138 · SEUL · texte numérisé non relu

SEUL

bien ton devoir et que tu saches lui plaire, elle dit qu’elle te protégera. Le bon Dieu ne peut pas t’oublier, mon or-

Fo:cy — Restes de l’ancien château

phelin, Il sait que tu es orphelin, et II a toujours été bon pour moi et m’a aidée dans toutes mes détresses. » Je donnai à ma bonne mère toutes les assurances que mon

F. COILLARD

amour pour elle pouvait me suggérer. On me permit de raccompagner un bout de chemin. Ah ! comment jamais oublier ce moment unique dans la vie où se fait la première grande déchirure? Je n’avais jamais quitté ma mère. Elle était mon monde à moi. Depuis ma plus tendre enfance, j’avais vécu de sa vie, en en partageant toutes les duretés. Je connaissais son dévouement sans bornes, cet amour qui s’était concentré sur moi comme si j’avais été son fils unique. J’avais grandi au milieu de ces terribles luttes pour l’existence, où la confiance en Dieu, une piété simple mais de bon aloi, soutenaient le courage de la veuve et lui faisaient surmonter toutes les difficultés. Pour moi, ma mère était l’idéal d’une héroïne, et je la plaçais haut, bien haut, bien plus haut que la grande dame qui, malgré sa bonté, avait eu l'imprudence de lâcher un mot de mépris qui m’alla au cœur. Non, ma mère était une de ces âmes que Dieu ennoblit pour sa gloire, et dont les titres sont écrits dans les cieux au Livre de vie !

Nous cheminions tout doucement sur la chaussée du grand canal du Berry dont les rangées de peupliers se dressaient comme des soldats et se prolongeaient à perte de vue, se confondant et bornant le triste horizon. Nous étions tout seuls, nous parlions peu ; nous finîmes par nous asseoir, ma mère me donna ses dernières instructions. Elle me dit, entre autres, ces paroles: « Mon enfant, tu es pauvre, c’est un malheur, ce n’est, pas un crime. On peut être pauvre et être honorable. Tu portes un nom que ton père a honoré, ne le déshonore pas. Le déshonneur est pire que la misère. Sois honnête, étudie tes livres, lis ta Bible, prie le bon Dieu, et le bon Dieu te gardera et t’aidera. » Elle m’étreignit dans ses bras, me couvrit de baisers et de larmes... et... nous nous séparâmes.

J’avais horreur de celle longue ligne de peupliers, je me

Page 1