‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 21 sur 138 · EN SERVICE AU CHATEAU · texte numérisé non relu

EN SERVICE AU CHATEAU

jetai dans un petit sentier de traverse, et là, caché derrière des arbrisseaux feuilles, je m’arrêtai et suivis du regard ma bonne mère qui marchait d’un pas lent, se retournant et s’arrêtant de temps en temps, jusqu’à ce qu’enfin la distance l’eùt dérobée à ma vue; alors j’éclatai en sanglots; je sentais, en effet, que je l’avais quittée et que j’étais maintenant lancé, tout seul, sur le vaste océan de la vie. Le passé, avec tout ce que ses souvenirs avaient de sacré pour moi, prenait un puissant relief. L’avenir m’apparaissait brumeux et maussade et n’avait pas un sourire pour moi. Mais, pour l’amour de ma bonne mère, j’étais déterminé à ne rien faire qui l’affligeât. C’était là mon mobile, je n’en avais pas d’autre. Je ne connaissais pas Dieu. Fort de cette résolution, je séchai mes larmes et je rentrai au château. La grande dame me fit appeler, déroula le programme qu’elle m’avait taillé par intérêt pour moi, et qu’elle couronna de l’assurance suprême de sa protection et de ses faveurs qui feraient de moi un bon jardinier et qui sait quoi?... Ce « et qui sait quoi » c’était une porte entr’ouverte dans l’inconnu, à travers laquelle j’essayai alors, et souvent depuis, de plonger le regard, mais tout n’était que ténèbres.

Mes devoirs étaient bien simples : j’étais sur pied au point du jour et me trouvais aux ordres d’un dignitaire qu’on appelait le maître d’hôtel. Il m’enseignait à balayer les chambres, à cirer les parquets; sa femme, la cuisinière, se servait également de moi. Excellentes gens que cet homme et cette lemme, pour lesquels j’ai conservé, ma vie durant, une grande estime et une bien sincère affection ! Ce n’était du reste que leur rendre ce qu’ils me donnaient; ils me considéraient, l’un et l’autre, comme leur enfant, et m’entouraient de bonté. Mme G. était une personne pieuse qui me donnait toutes sortes de bons conseils. J’ai eu plus tard, avec eux, quand ils eurent quitté « le service » et se furent établis à Asnières

F. COILLARD

et que moi-même j’eus pris une autre route, des rapports d’un nouveau genre, mais toujours d’estime et d’affection. Au château, j’aurais tout fait pour M. et Mme G. Du reste, les autres domestiques me firent un accueil non moins aimable. Parmi eux une autre personne, pieuse elle aussi, me témoignait autant de bonté que Mrae G.

Mais ce n’était pas là que devait s’écouler ma journée. Je n’y étais qu’un «t garçon de peine » et, quand le travail des chambres était fini, je passais sous les ordres du jardinier chez qui je prenais pension. C’était un homme jaloux et astucieux. Quelles directions avait-il reçues de la grande dame? je n’en sais rien. Mais le pauvre homme voyait déjà en moi un futur rival et l’on peut compter qu’il ne donna pas à mon apprentissage plus de soins qu’il ne fallait. Il ne m’épargnait ni les travaux pénibles ni les travaux ennuyeux. Qu’il plût, qu’il ventât, qu’il neigeât, j’étais toujours à la tâche. Jamais je ne lui ai désobéi; mais, pour moi, la vie avec cette famille était un rude esclavage où le sentiment et le cœur ne trouvaient pas la plus petite place. Ces gens étaient catholiques et prenaient plaisir à tourner en ridicule tout ce que j’avais appris à considérer comme ce qu’il y a de plus sacré au monde ; la Bible, la prière, nos exercices religieux, rien n’échappait à leurs sarcasmes, soit à table, soit au travail. Et s’il m’arrivait de prendre un livre, j’étais sûr des moqueries de ces gens qui tiraient ainsi avantage de leur position et de ma grande timidité. J’occupais une petite mansarde, isolée, perdue dans un grand corps de bâtiment à double étage, autrefois des ateliers de la fabrique, maintenant vide et silencieux.

C’était une vie bien nouvelle pour moi, et souvent j’adore la bonté de Dieu qui a alors veillé sur moi, avec tant de tendresse. Après une journée bien remplie, où j’avais donné tout ce que je pouvais de force animale, et après un souper

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