‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 23 sur 138 · UN APPUI, A LA CONVERSION · texte numérisé non relu

UN APPUI, A LA CONVERSION

pile d’assiettes; arrivé au bord d’un escalier, je glisse. Jugez quelle terrible avalanche et quel tonnerre! C’était pendant un grand dîner, tout le monde accourut, je sanglotais et pleurais à chaudes larmes. 11 y acait de quoi. Je ne fus pas grondé très fort. Comme la fabrique de porcelaine se trouvait tout à côté du château et lui appartenait, le malheur fut vite réparé. Je suppose qu’on tenait compte de ma bonne volonté.

Notre bon pasteur, M. Guiral, visita Foëcy. De grand matin j’étais dans sa chambre, lui ouvrant mon cœur. J’étais malheureux. Les intentions de ma protectrice étaient bonnes, mais la discipline était rude et sévère; je travaillais comme un esclave et n’avais jamais un moment à moi; car, même les jours de pluie, il y avait des graines à écosser, des paillassons à fabriquer et que sais-je? M. Guiral m’avertit que, mon instruction religieuse étant terminée, je ferais à Pentecôte1 ma première communion et que, pour cette occasion-là, il obtiendrait que mes maîtres me laissassent aller à Asnières. Je bondis de joie à la pensée de revoir ma bonne mère.

Vers ce temps-là, une grande dame, Mrae André-Walther, arriva de Paris. Elle était la mère de la baronne de N. Elle avait avec elle une autre fille qu’on appelait Mlle Gabrielle et qui, comme Mlle Isabelle, paraissait très bonne et très aimable. Un jour, cette grande dame et M"e Gabrielle étaient assises sur le perron. Je passai, la dame m’appela, me fît asseoir et commença à me parler de ma mère, et à

i. Coillard commet ici une erreur de date: il fit sa première communion dans le temple d’Asnières le i4 octobre i84g; le 3o septembre, il avait passé un examen devant le consistoire avec d’autres catéchumènes ; tous avaient répondu d’une manière très satisfaisante. Voir le registre des séances consistoriales de l’église réformée de Bourges et d’Asnières. Communication de M. le pasteur Damagnez. (Ed. F.)

F. COILLARD

me faire toutes sortes de questions sur la manière dont j’employais mon temps. Elle me dit qu’elle avait appris que je devais faire ma première communion et elle voulait savoir si j’étais converti. Elle ajouta que sa fille aussi, Mlle Gabriel le, allait faire sa première communion, mais qu’elle était convertie; cela ne m’étonnait pas, car on disait beaucoup de bien d’elle. C’était la première fois que quelqu’un me parlait avec bonté de ma mère, depuis que j’étais à Foëcy. C’était aussi la première fois que quelqu’un me parlait de mon âme. Cette conversation me fit une impression profonde et qui ne s’est jamais effacée. J’étais attendri, je pleurais. C’était si étrange que quelqu’un s’occupât de moi, de moi qui étais aux ordres de tout le monde !

Converti ! Cette parole tomba dans mon cœur comme un charbon de feu. Converti! Je connaissais bien le mot, mais pas la chose. Cet appel si maternel ravivait les impressions que j’avais reçues lors de la mort de ma petite nièce Charlotte. Mais je ne sentais pas la nécessité de ce qu’on appelait la conversion. J’étais plein de ma propre justice. J’aimais jusqu’à un certain point les choses de Dieu. C’est vrai que je ne lisais pas assidûment ma Bible, elle n’avait pas d’attrait pour moi, elle m’était ennuyeuse. Mais, d’un autre côté, j’étais un bon protestant, je tenais à bien remplir mes devoirs religieux, je n’aurais pas manqué un culte pour je ne sais quoi ; j’aimais les cantiques, et j’allais, quand je le pouvais, les chanter avec ma nièce Françoise1 en souvenir de MIle Bost. Mon sang huguenot se révoltait contre les insultes et les sarcasmes du jardinier et des ouvriers catholiques, et je ripostais avec sérieux et conviction. J’étais fier non seulement d’être un protestant mais surtout un huguenot, descendant de huguenots, et je sentais que, moi aussi, comme

i. Au service de la famille Pillivuyt, à Foëcy, au « petit c’.iàteau ». (Ed. F.)

Page 1