‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 24 sur 138 · PREMIERE COMMUNION · texte numérisé non relu

PREMIERE COMMUNION

eux, j'aurais pu mourir pour ma foi, la foi même que j'avais. Converti ! c’était le jardinier et sa femme qui avaient besoin de l’être. Mais pour moi, dont la conduite était irréprochable, si bien que je n’étais jamais grondé, quelle nécessité y avait-il d’une conversion? Pouvais-je devenir meilleur et faire mieux? Je ne possédais pas, dans ce centre industriel, un seul ami, je ne connaissais pas un seul garçon de mon âge, je ne frayais avec personne ; les jeux et les fêles mondaines 11e m’attiraient pas du tout. Et pourtant celte dame insistait pour que je me convertisse !

C’est dans ces dispositions que je retournai à mon village. Mes maîtres avaient compté mes jours. Comme je ne gagnais rien, ma bonne mère et mes sœurs mirent ensemble leurs sous pour m’acheter un habillement neuf pour l’occasion. Je comparus avec les autres catéchumènes devant le conseil presbyléral. Je fus reçu avec satisfaction. Hélas ! cela m’ancra plus profondément encore dans la propre justice. Je me disais tout naturellement : Si tout le monde est si satisfait de moi, ceux qui me connaissent, mes maîtres, le pasteur et même le conseil de l’Eglise, pourquoi le bon Dieu ne le serait-il pas aussi? Je l’étais bien, moi, satisfait de moi-même, il ne me manquait rien. La première communion était pour moi un brevet de religion. De fait, j’avais bien mérité de Dieu et des hommes.

Malheureusement celle idée ne m’était pas particulière. La première communion est souvent la porte par laquelle un jeune homme, une jeune fille, sort de l’Eglise pour faire son entrée dans le monde. De là, ces sermons de circonstance, si sérieux, si solennels : les adieux d’un pasteur à ses catéchumènes! Quant à moi, mes devoirs religieux étant remplis, il ne fut plus question d’aucune instruction religieuse en dehors des cultes qui se célébraient, de loin en loin, quand le pasteur venait d’Asnières.

F. COILLARD

EXFANGE ET JEUNESSE

La vieille Mme Louis Pillivuyt était encore là, elle vivait avec son fils et sa famille, M. et Mme Charles Pillivuyt, de l’autre côté de la cour de la fabrique, dans ce qu’on appelait, par dérision d’abord et par coutume ensuite, le « petit château ». Les rapports entre le grand et le petit château étaient, au su de tout le monde, très tendus. Elle s’intéressait toujours à moi et me traitait avec une bonté toute maternelle. Mais je la voyais peu. Je ne disposais que de peu de temps. J’étais soumis à une discipline sévère, dont je vois maintenant la sagesse, mais que je ne comprenais ni n’appréciais alors. La saison rendait les travaux de jardinage intéressants. J’aimais l’ordre du jardin potager et la poésie de ce qu’on appelait le jardin anglais; j’aimais ces riches plates-bandes, ces belles corbeilles de fleurs, le parc avec ses allées sombres et silencieuses où j’aurais voulu pouvoir aller rêver, et la petite tour, tout au fond, démantelée, avec son escalier vermoulu, mais du haut de laquelle on dominait les environs, et ce canal monotone et sans vie, avec ses écluses sifflantes et ces interminables rangées de peupliers où folâtrait le vent, là où je m’étais séparé de ma bonne vieille mère!... Ah! je sentais bien que le gouffre entre elle et moi irait s’élargissant et que jamais, non, plus jamais, malgré des rêves que je caressais encore au vol, je ne vivrais près d’elle, avec elle, de sa vie, comme par le passé.

Mme Louis André me fit un tout petit salaire qui devait suffire pour payer ma pension et quelques sous de plus, avec la promesse de me donner de l’avancement. Cela ne me souriait nullement. J’avais toujours considéré ma position comme temporaire, je rêvais toujours de mes livres et de la protection qu’on m’avait promise. Je m’étais, à temps perdu, amusé à faire des essais, aux serres chaudes. J’avais même greffé des rosiers et fait des boutures de toutes

Page 1