‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 25 sur 138 · MORT D’UNE SŒUR · texte numérisé non relu

MORT D’UNE SŒUR

sortes qui avaient parfaitement réussi. Tout cela, à mon insu, était dûment remarqué. Un jour que je prodiguais mes soins à une corbeille de géraniums de ma création, je fus surpris par l’arrivée de ces dames : « Fort bien, dit Mme André en souriant, tu feras un excellent jardinier; il vaut mieux t’appliquer à cela que rêver à tes livres. Tu as bien réussi! » Je ne pouvais rien répondre, mais le rouge me monta au visage, mon cœur se gonfla, les larmes m’humectèrent les paupières, tout mon être se révoltait et disait : « Son ! ce n’est pas pour cela que ma mère s’est imposé tant et de si durs sacrifices ! Je ne serai jamais jardinier! » Dès lors, je pris le jardinage en dégoût; je ne le considérai plus que comme un gagne-pain et. un gagnepain détestable.

Mlle Isabelle André, jeune chrétienne, non moins ardente, non moins intelligente, non moins aimante que Marie Bost, s’occupait des enfants et les réunissait dans la salle à manger du château

pour leur parler, les faire réciter, etc Au jour de l’an i85o,

raconte un témoin oculaire, j’assistais à cette réunion, lorsque, vers la fin, je vis un jeune garçon se lever et réciter, d’une voix vibrante et d’une manière admirable, le cantique de Yinet :

« Ainsi que d’une lyre Un accord échappé »

Je fus impressionnée et je demandai : « Oui est ce jeune garçon ? » On me répondit que c’était un petit jardinier auquel la famille s’intéressait. C’était François Coillard.

L'hiver vint. Les châtelains quittèrent Foëcy pour Paris, avec tous les domestiques, et le château fut fermé. Je fus donc livré aux cruelles tendresses du jardinier dont la jalousie allait croissant. Les travaux étaient durs, le temps rude ; j’étais mal vêtu et encore plus mal logé. Le vent sifflait, les

F. COILLARD

frimas pénétraient dans ma mansarde. Certaines influences ne contribuèrent pas à adoucir les orages qui grondaient en moi toujours plus fort. Un jour, je n’y tins plus, et j’écrivis à Mme Louis André, à Paris, sur un ton qui, je suppose, n’était pas convenable, puisque la réponse me donnait mon congé immédiat et me lançait dans le monde, le vaste monde. Le jardinier jubilait, il ne me donna pas un jour de grâce. Je lis mon petit paquet et partis. Mais où aller?

La bonne vieille dame Pillivuyt, émue de pitié, me reçut chez elle, en attendant qu’elle pût me trouver une place. Ma pauvre mère accourut d’Asnières pour se rendre compte de la situation. Elle me gronda. Elle réprouva mon orgueil : « Voilà, dit-elle, cette bonne dame t’aurait protégé, mon petit. » Mais, quand je l’assurai qu’on ne voulait faire de moi rien autre chose qu’un jardinier, elle se consola : <t Ce n’est pas pour cela que je t’ai élevé, mon enfant. Le bon Dieu ne l’abandonnera pas. » Et moi aussi, j’avais instinctivement cette assurance. La chose la plus naturelle eût été de retourner à Asnières, de travailler à la terre et de cultiver nos vignes; mais ma bonne mère n’en voulait pas entendre parler. J’étais trop jeune, je n’étais pas fort, elle conservait toujours l’espoir qu’une providence protectrice sauverait encore mon avenir et réaliserait les rêves qu’elle entretenait : « Le bon Dieu t’aidera, mon enfant, tu deviendras pasteur et tu seras mon bâton de vieillesse ! » Pour le moment, la perspective n’était rien moins que brillante.

A cette époque, un nouvel appel à cette conversion qu’il ne comprenait pas et dont il ne ressentait pas le besoin, se fit entendre à Coillard : le 3o avril i85o, il perdit une sœur, Françoise, née en 1826 et mariée à Louis Dautry. Quelques années après il écrivait :

« Jamais mort ne me fit plus d’impression que celle

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