‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 26 sur 138 · LA SOLOGNE · texte numérisé non relu

LA SOLOGNE

d’une sœur que j’aimais tendrement et âgée seulement de quelques années de plus que moi. Jusqu’à ce jour, son souvenir me remplit d’émotion. Le Seigneur se servit de sa dernière et longue maladie pour l’amener à sa connaissance, et il me semble encore la voir sur son lit de mort, me remettre sa Bible et me conjurer les larmes aux' yeux de me donner au Seigneur. »

La bonne vieille dame Pillivuyt me dit enfin, un jour, qu’elle venait de recevoir de Mme Kirby une lettre qui me concernait. La famille Kirby avait eu à son service une de mes sœurs et son mari comme homme d’affaires pour leurs nombreuses fermes ; elle employait encore comme gardeforestier mon frère puîné, qui y était depuis de longues années, qui s’y était marié et y avait famille; elle consentait à me recevoir comme domestique. Il n’y avait plus de malentendu dans ma nouvelle position, il ne s’agissait plus du tout de patronage et de protection, mais bien de domesticité pure et simple.

Ma bonne mère voulut me conduire elle-même à La Ferté-Imbault, et comme j’avais un peu d’argent, dans ma poche, nous prîmes le chemin de fer jusqu’à Salbris et, de là, fîmes le trajet de deux lieues à pied sur la route de Romorantin. C’était la Sologne, et, pour n’ètre séparée du Berry que de quelques lieues, elle en était bien différente. Autant le Berry réjouit l’œil par sa fertilité, par ses ondulations couvertes de vignes et de champs, par ses petits vallons bien arrosés, tapissés de prés, et par ses bois et ses villages parsemés à profusion, autant la Sologne est triste avec ses sables, ses champs stériles, ses seigles et ses sarrasins. Les villages y sont rares et sont hantés par la misère. Une impression de mélancolie vous saisit dès les premiers pas ; le contraste avec les pays avoisinants est non moins criant en venant d’Orléans, après la Beauce si fertile et si

F. COILLARD

riche. La Sologne était jadis l’une des régions les plus peuplées et les plus riches de la France. C’était un grand centre industriel, et la principale industrie du pays était la soie. Partout on y élevait les vers, on filait les cocons, on lissait la soie. La Réforme avait pénétré la population, qui en avait embrassé les doctrines. A la révocation de l’Edit de Nantes, il y eut, malgré toutes les mesures qu’on prit pour l’empêcher, une émigration en masse en Angleterre par La Rochelle, et le pays devint désert. Les tisserands portèrent leur industrie à Londres et fondèrent la colonie puissante de Spitalfields. La pensée, écrasée par le catholicisme, n’a plus de ressort; l’homme, en perdant la liberté de sa conscience, perd tout ce qu’il y a en lui de noblesse et d’initiative, et devient la victime et la proie de l’ignorance et de la misère. Voilà ce que le catholicisme a produit en Sologne, en trônant sur les ruines épouvantables qu’il y a faites. L’impression qu’on reçoit, en y mettant le pied, est saisissante et ineffaçable. Ce fut la mienne en i85o, tout jeune que j’étais et tout ignorant alors des causes de cet état de choses.

Deux heures sur la longue route solitaire qui va de Salbris à Romorantin et nous arrivâmes à La Ferlé-Imbault. Après avoir longé le long mur d’un parc à l’aspect mystérieux, nous nous trouvâmes aux grilles du château. L’aspect en était des plus imposants. Le château lui-même est une énorme construction rectangulaire, percée de grandes et belles fenêtres et flanquée de quatre tours. Elle est assise sur de vastes terrasses superposées et entourée d’une belle grille et de fossés larges et profonds, alimentés par une rivière qui coule tout auprès et qu’on franchissait, peu d’années auparavant, sur un pont-levis, et aujourd’hui sur un pont fixe. Cette enceinte de terrasses ravissantes, couvertes de fleurs et de massifs verdoyants, c’est la cour d’honneur. Pour y arriver, il faut traverser une autre cour, immense, que

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