LA FERTE-IMBAULT
bornent à droite et à gauche de longs corps de bâtiments terminés par des pavillons. Au fond et près de la cour d’honneur ombragée de marronniers, deux grilles conduisent l’une au jardin potager et l’autre, à droite, dans un parc de grandes dimensions, auquel une rivière aux gracieux méandres, des massifs et des allées d’arbres séculaires donnent un air de grandeur et de poésie qui frappe, tout à la fois, le cœur et l’imagination. L’intérieur du château lui-même répondait parfaitement à cet entourage grandiose. Au rezde-chaussée, une porte monumentale vous introduit dans un vestibule d’où, à droite et à gauche, s’élancent les plis contournés de larges escaliers qui se rencontrent de nouveau pour vous déposer au premier étage, et puis se fondent en un pour vous conduire au deuxième. Ces deux étages se ressemblent; au premier, dans un long corridor éclairé par une fenêtre tout au fond, de grandes portes à droite et à gauche donnent accès à des pièces vastes et très élevées, avec des plafonds de bois de chêne sculpté, ce sont : salles à manger, salons, offices, etc. A l’étage supérieur, la répétition de celui-ci, sont les chambres à coucher. De plain-pied avec le vestibule, sont les caves qui s’étendent sous les terrasses, et la cuisine, une pièce à grandes prétentions avec son immense cheminée antique, son puits profond et son plafond cintré. Des terrasses ou des fenêtres, le regard plonge et va se perdre, de tous côtés, dans l’immense horizon, panorama de champs, de châtaigniers et de feianes, le tout sans vie, et pourtant d’un caractère qui a son genre de fascination.
C’est là que j’arrivai, au printemps de 1800, avec ma mère. Mon frère qui occupait, avec sa famille, un des pavillons de la grande cour, me présenta à mes nouveaux maîtres. Ils connaissaient ma mère de longue date et avaient de l’estime pour elle. Je les connaissais de nom et j’avais peur
d’eux. C’était une famille anglaise bien connue dans les environs. Elle se composait d’un vieux monsieur (William Lee), le propriétaire du château et de ses fermes — qui parlait en écorchant horriblement ce qu’il savait de français — d’un neveu non marié (Edward Howarth), de sa nièce et de son mari (M. et Mme Robert Kirby) et de leurs six ou sept enfants, jeunes encore. Mme Kirby était, je crois, une personne pieuse, avec un singulier mélange de sévérité et de bonté. Son mari, un révérend anglais, était d’une bonne nature et généralement aimé. Le personnel se composait surtout de personnes de mon village, car Madame tenait, autant que faire se peut, à avoir des protestants à son service. Tous les jours, on célébrait le culte de famille, et le dimanche, dans une chapelle, le service divin d’après le rite anglican; quelques employés catholiques y assistaient. Malheureusement, la chapelle qui se trouvait dans la grande cour fut abandonnée, et le service se tint dans un des salons. 11 y avait dans la vie de cette famille une grande simplicité. Mais les trente fermes qui appartenaient au château étaient une charge onéreuse. Riches en biens fonciers, pauvres en argent, les propriétaires avaient de la peine à maintenir la dignité de leur position et à nouer les deux bouts. Ces embarras transpiraient de temps en temps et excitaient parmi nous tous, qui étions de la famille, une sympathie réelle. Je ne fus donc pas surpris, plus tard, quand je revins en Europe, d’apprendre qu’à la mort de Mme Kirby, la propriété avait été vendue ; les enfants grandis étaient dispersés et M. Kirby était pasteur de l’église anglaise de Tours.
Si jamais j’avais compté retrouver mes livres et mes petites études, je m’étais grandement trompé. Je me levais de très grand matin pour ouvrir les grilles et je me couchais très tard. Et, entre ces deux extrêmes, on veillait à ce (pie je n’eusse pas trop de loisir. Quand on ne savait que