EN SERVICE A LA FERTE-IMBAULT
me donner à faire, on me faisait désherber le pavé de la terrasse supérieure. Avez-vous vu ces pauvres femmes accroupies dans la cour du château de Versailles, arrachanl, avec un couteau, l’herbe qui croît entre les pierres du pavé? Vous est-il possible de concevoir quelque chose de plus monotone au monde? Eh bien, c’était mon temps de récréation à moi. 11 m’arrivait souvent de m’endormir à la tâche et alors Madame de me gronder vertement.
D’un autre côté, je m’efforçais de faire plaisir à mes maîtres et de leur causer des surprises, car ils avaient de l’affection pour moi. C’est ainsi que, sachant Madame passionnée pour les fleurs, je m’évertuais à faire, de nuit, des décorations originales de pervenches, de violettes, etc., qu’on admirait toujours le matin. Un sourire, un petit compliment, je ne demandais pas d’autre récompense.
Malgré tout cela, mon cœur n’était pas là. Je travaillais parce que je devais travailler. La vie était bien plus simple à La Ferté qu’à Foëcy. Il n’y avait de plus grand que le château et ses parcs. On respirait, dans ce milieu, un air de vie de famille qui adoucissait les rapports et la dureté des positions les plus humbles. Mais j’avais des besoins que personne ne s’inquiétait de satisfaire; au contraire, on les trouvait déplacés, du moment qu’ils intervenaient dans l’accomplissement de mes devoirs. J’avais une soif dévorante de m’instruire et de me pousser. D’abord mes maîtres me prêtèrent bien des livres. Mais où trouver le temps d’étudier? Je n’avais qu’une seule alternative, celle de le prendre sur mon sommeil. J’occupais une chambre isolée dans une tourelle, et, pour être sûr d’entendre Ja grosse horloge du vestibule et n’être pas en retard le matin, je dormais la porte ouverte. Or il arriva plus d’une fois que M. ou Mme Kirby me surprirent étudiant à une heure indue; d’autres fois, ce qui était plus grave, ils me trouvaient
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f>6 F. COILLARD ENFANCE ET JEUNESSE
endormi sur mes livres, ce qui m’attira des gronderies bien méritées. On m’enlevait alors ma chandelle, et je me jetais sur mon lit jusqu’au matin. On ne pouvait pourtant pas me priver entièrement de lumière, car, par la nature même de mes devoirs, j’étais le dernier sur pied. On me disait que je risquais de brûler le château, ce que je ne croyais guère possible, attendu que ma chambre, perdue dans une tourelle, avec ses murailles de pierre nue et ses dalles froides comme celles d’un donjon, n’avait pour tout mobilier qu’un lit, une table et une chaise. J’étais jeune et paraissais encore plus jeune que je ne l’étais en réalité et, pour cela et pour d’autres raisons sans doute, j’étais aimé de tout le personnel et des habitués du château.
Comme je ne changeais pas mes habitudes, malgré toutes les réprimandes de mes maîtres, les reproches sévères de mon frère et les remontrances des employés de la maison qui avaient tous pour moi une grande affection, on finit par m’enlever tous mes livres, excepté ma Bible.
Peut-être pensait-on, hélas avec assez de vraisemblance, que je ne passerais pas de longues heures à la lire. Mais je tombai sur un recueil de cantiques qui ne m’appartenait pas, et je me mis non seulement à les'lire et à les apprendre par cœur, mais même à les copier. M. et Mme Kirby me menacèrent alors de me renvoyer. Rien n’y fit ; eux-mêmes virent bientôt que décidément mes goûts et ma vocation avaient une direction bien différente de celle de domestique ; au lieu de continuer à me gronder et à me menacer, ces excellentes gens s’en convainquirent et cherchèrent le moyen de me venir en aide. Moi-même, je correspondais avec mon ancien pasteur et avec l’instituteur de mon village. M. Cuirai m’exhortait à l’étude et à la patience, mais ne voyait pas d’issue à ma situation actuelle. Pour étudier, il fallait de l’argent ou une bonne protection. Je n’avais ni l’un ni l’au-
RETOUR A ASNIERES
Ire, j’étais orphelin et j’étais pauvre. Mes maîtres actuels, quoique habitant un château, n’étaient pas riches dans le grand sens du mot; ils avaient une nombreuse famille et ils étaient étrangers en France.
L’instituteur, M. Viénot, était un excellent homme du pays de Montbéliard, qui avait de l’affection pour moi. Je ne sais pas s’il avait connu la gêne et la misère dans sa jeunesse, toujours est-il qu’il sympathisait fort avec moi. Dans une lettre, il me parlait de l’établissement de Glay, fondé dans son pays pour des jeunes gens de ma condition qui n’avaient pas le moyen de faire des études mais qui se destinaient au service du Seigneur comme instituteurs, comme évangélistes, pasteurs ou missionnaires; mais il ajoutait qu’il y avait tant de demandes d’admission qu’il y avait peu d’espoir pour moi. Ce lut un trait de lumière. Je parlai à M. et Mme Kirby qui m’approuvèrent fort. J’écrivis, ils écrivirent en même temps que moi pour me recommander au directeur de Glay et bientôt vint la réponse que j’étais admis, conditionnellement, cela va sans dire. Mes rapports avec mes maîtres changèrent du tout au tout. Ils entrevoyaient pour moi une carrière bien autrement belle et utile que celle d’être à leur service. Ils me payèrent mes gages, y ajoutèrent généreusement de quoi m’aider à faire ce long voyage et promirent de me suivre toujours avec intérêt et affection, promesse qu’ils ont fidèlement tenue.
Je quittai le château (juin 1 85 1 ) avec les regrets et les meilleurs vœux de tous les employés et habitués et je me rendis à Asnières, pour passer quelque temps auprès de ma bonne mère et me préparer à mon voyage. Oh ! cette bonne mère, avec quelle joie elle m’accueillit! « Mon petit, disaitelle, comme le bon Dieu nous aime ! Moi qui croyais que tous mes efforts avaient été inutiles et que tous mes désirs 11’avaient été qu’un rêve! » Et elle, qui parlait peu, déversait
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le trop-plein de son cœur en conseils tels que seul l’amour de la plus excellente des mères peut en donner.
Un incident assez remarquable eut lieu pendant les quelques semaines que je passai à Asnières, au milieu des miens. On m’y fêtait selon l’habitude du pays. Le petit cousin était l’homme du jour. On savait que j’allais bien loin, dans un établissement d’éducation, et on se disait : « Vous verrez, le petit cousin deviendra quelque chose. » Moi je n’avais pas d’autre ambition, pour le moment, que de m’instruire, et peut-être avais-je secrètement l’espoir confus de devenir pasteur; mais je ne m’en rendais pas compte. Ce que je rêvais surtout, c’était une vie sédentaire et facile qui me permît de garder ma mère auprès de moi et de la soigner dans ses vieux jours.
Le dernier dimanche de mon séjour à Asnières (septembre 1 85 1 ), un service des plus solennels eut lieu. Le pasteur lut un appel de la Société des Missions de Paris qui, ayant survécu à 1 848, reprenait une vie nouvelle et faisait un pressant appel à la jeunesse de nos églises. Ce fut pour M. Guiral l’occasion de faire un’de ces discours qu’on n’oublie pas. J’en reçus une impression profonde. Je dis en sortant à ma mère : « Pourquoi ne serais-je pas missionnaire, moi aussi? » — « O mon enfant, s’écria-t-elle, deviens ce que tu voudras, mais pas missionnaire, tu serais perdu pour moi! » Je la rassurai de mon mieux et je crus l’incident terminé. C’est étrange, lors même que je n’étais pas encore converti, cet appel m’était entré au cœur comme une flèche1. Seule-
i . Ce ne fut peut-être pas seulement dans le cœur de Coillard que cet appel pénétra comme une flèche. Un autre futur missionnaire, de cinq ans plus jeune, Charles Viénot, fils de l'instituteur d’Asnières, dut aussi l’entendre. Nous ne croyons pas que, comme on l’a dit (J. M. E., 1903, 2e sem., p. 60), Charles Viénot ait donné des leçons de latin à Coillard ; mais nous nous demandons si la vocation missionnaire des deux amis n’aurait pas une commune origine. (Ed. F.)