DÉPART POUR GLAY
nient, être missionnaire, c’était, à mes yeux, être un apôtre et je n’avais pas assez de présomption pour m’imaginer que j’étais de l’étoffe dont les apôtres sont faits. Et l’impression diminuait peu à peu. Mais celle qu’avait reçue ma mère était bien autrement sérieuse. Un pressentiment de ce qui l’attendait l’avait saisie : « Il sera missionnaire, pensait-elle, il ira dans les pays lointains et je ne le verrai plus ! » Et elle n’était pas encore prête à ce grand sacrifice dont elle entrevoyait la probabilité.
Sous l’empire d’une profonde tristesse, de compagnie avec une troupe de membres plus ou moins éloignés de la famille, mes frères, mes sœurs, cousins et cousines de tous degrés, elle m’accompagna à la gare de Bourges, et là, en me pressant sur son sein, en me donnant ses derniers baisers, elle me dit, au milieu de ses larmes et de ses sanglots : « Mon enfant, que le bon Dieu te bénisse!... Fais tout ce que tu voudras; mais surtout, je t’en supplie, ne pense pas à devenir missionnaire. Je ne puis pas te quitter, j’en mourrais de chagrin. » Je ne m’étonnai pas peu de l’insistance de ma mère sur ce point. Je la rassurai de mon mieux, puis un douloureux adieu... et la locomotive sifflant et fumant m’emporta vers l’inconnu.
Le voyage me prit plusieurs jours. Il était long et compliqué dans ces temps où les chemins de fer n’avaient encore que quelques grandes lignes et n’étaient que l’ébauche des réseaux qui couvrent maintenant la France. Je fis la plus grande partie du trajet en diligence.
Heureusement que j’étais embarrassé de fort peu de bagages : une malle d’une trentaine de kilos contenait tout mon avoir. Mes petites économies, dont ma bonne mère avait eu les prémices, avaient suffi aux frais de mon trousseau comme à ceux de ce long voyage. J’avais dix-sept ans, mais je paraissais excessivement jeune, et cela me valut bien
des marques de bonté tout le long de la route. On s’intéressait à ce jeune berrichon en blouse de cotonnade verte qui s’en allait si loin chercher de l’instruction. Une fois dans la vieille ville de Montbéliard, je laissai ma petite malle au bureau de la diligence et, guidé par les renseignements des passants, je partis à pied pour Glay.