SOUVENIRS HUGUENOTS
Mais, parmi nous, enfants de la Réforme, c’est plus qu’une relique, c’est un témoin d’un glorieux passé, que l’on ne considère et ne franchit pas sans sentir le cœur palpiter et sans chercher inconsciemment un rayon de l’auréole dont notre affection l’entoure. C’est le pont de Calvin !
C’est donc à Asnières que, sous les soins du docte professeur, s’est formé un des premiers noyaux protestants, ainsi qu’à Sancerre, à sept lieues de là, petite ville devenue célèbre dans l’histoire du protestantisme. Les liens qui, de tout temps, ont uni les deux églises, ont été des plus intimes ; de fait, ces liens étaient des liens de famille. Les protestants de Sancerre et d’Asnières s’entre-mariaient, si bien que la parenté qui embrassait les protestants d’Asnières s’étendait à ceux de Sancerre, et, sans plus se connaître, on était encore « cousin ». Dans mon enfance, c’eût été un manque de respect entre protestants que de ne pas s’appeler cousins.
C’était à Sancerre que résidaient les pasteurs. Ils faisaient à Asnières des visites périodiques qui s’annonçaient, à l’oreille et de proche en proche, comme cela se pratiquait dans les Cévennes pour les pasteurs du Désert. Alors, au jour, plutôt à la nuit fixée, dans quelque taillis retiré du bois de Contremoret, on se réunissait sans bruit pour le prêche, pour l’administration des sacrements et la célébration des mariages. Plus tard, on eut plus de liberté; ma mère m’a montré un petit bois, puis une chambre haute et me disait: « Quand j’étais jeune c’était là notre temple. » Elle me racontait aussi une tradition qui s’était encore conservée parmi les protestants d’alors. Quand je lui demandais comment nos aïeux avaient échappé aux massacres de la Saint- Barthélemy : « Des officiers de la maréchaussée, disait-elle, étaient un jour venus dans la ville et on avait observé qu’ils avaient marqué à la craie toutes les maisons protes-
F. COILLARD
tantes. Pour des gens toujours traqués, mais toujours en éveil, cela ne disait rien de bon. Aussi, dès qu’il fit assez sombre, quelques-uns de ces braves villageois, qu’on prend aisément pour des simples d’esprit, s’avisèrent de marquer de la même manière toutes les maisons catholiques des environs. Lorsque le tocsin sonna, quelle ne fut pas la stupéfaction des catholiques de trouver que leurs précautions n’avaient pas abouti et que tous étaient exposés au même danger de la part d’une soldatesque et d’une populace qui avaient reçu le mot d’ordre du massacre? Du reste, bon nombre de familles étaient partie catholiques et partie protestantes ; en pareilles circonstances, les sentiments naturels se réveillèrent et protestèrent intérieurement contre les horreurs des persécutions dont mes pères, eux aussi, ont été honorés. Un grand feu de joie fut immédiatement allumé à mi-chemin de la ville '. La soldatesque se dit : « Bravo ! La besogne est achevée! » et elle rentra chez elle. Ainsi, dit la tradition, passa la Saint-Barthélemy à Asnières. »
Ce n’est pas à dire pourtant qu’il n’y ait pas eu de martyrs. La tradition, que personne n’a sérieusement songé à recueillir et à conserver, mais qui vivait encore toute palpitante dans le cœur de ma bonne mère, parlait, comme ailleurs, de nobles confesseurs brûlés à petit feu, torturés; leurs noms, ceux des familles existantes alors, n’ont pas franchi les limites de leur petit monde et sont inconnus à l’histoire ; mais, soyez-en surs, ils sont écrits au livre d’or du ciel — le Livre de vie — et ont leur place parmi cette multitude que personne ne peut compter, de toutes langues, de toutes nations, qui formeront au ciel la garde d’honneur du Roi des rois. (Apoc. vii, g et suiv.)
i . Ce feu fut allumé, suivant la tradition, sur la route de Bourges à Asnières, au nord du pont sur le Moulon, à un carrefour où s’élève aujourd’hui une croix. (Ed. F.)