SOUVENIRS HUGUENOTS
Le Berry est une des provinces de France les plus asservies au joug de Rome. Bourges même regorge de petits et grands séminaires, couvents et autres institutions de ce genre. C’est une des citadelles de la papauté. En maints endroits, un protestant était un être inconnu et représenté par les prêtres sous des couleurs telles que les pauvres campagnards le croyaient sérieusement un phénomène vivant, avec un œil au milieu du front, des cornes, un démon incarné. Dans ce milieu-là, nos pères maintenaient pure la foi de leurs enfants. Pour eux, pour nous, le pape c’était l’antéchrist et nous ne concevions pas de plus grand malheur que celui de devenir un apostat et de passer au catholicisme. Je n’en ai connu qu’un seul cas et, bien que le sujet n’occupât pas une bien haute place dans l’estime des honnêtes gens, il produisit une grande commotion. Je me souviens de l’étrange impression que j’éprouvai en me trouvant pour la première fois dans une église catholique où se disait la messe. Il me semblait que le parquet brûlait sous mes pieds et le rouge me montait au front. Le village lui-même était partagé en deux quartiers bien tranchés : le quartier catholique et le quartier protestant. Mais, tout de même, nos rapports de bon voisinage ne laissaient rien à désirer. Souvent telle voisine, qui avait fait dire une messe, apportait à ma mère un morceau de pain bénit qu’elle recevait par courtoisie. Mais, en le mangeant, je me demandais si c’était bien, et je cherchais à découvrir quel singulier goût la bénédiction du prêtre et l’eau bénite pouvaient lui avoir donné.
Mes parents étaient des propriétaires fort à leur aise, des vignerons comme tous nos villageois, et une des principales familles de l’Eglise; elle déployait un grand zèle pour les intérêts de la petite communauté protestante. Vers i836, un ingénieur en chef, de fortune et surtout d’une grande piété et d’un grand cœur, M. Dutens, se trouvait, avec sa
F. COILLARD
famille, résidant à Bourges. Il s’intéressa à ces épaves de l’œuvre locale de Calvin; une place de pasteur fut créée et, par son infatigable activité, son inépuisable libéralité, un pasteur y fut élu à poste fixe, un temple fut construit à Bourges, un presbytère et un vaste bâtiment d’école furent élevés à Asnières1. J’étais très jeune, c’est un de ces souvenirs qui se perdent pour moi dans la brume de l’horizon
Maison où Coillard est né
lointain, mais je vois encore les voitures charriant les pierres pour l’érection d’un bâtiment que longtemps je crus monumental. Il y avait de l’entrain et de la vie.
Un autre souvenir contemporain de celui-là, c’est une foule de gens qui, pleurant et sanglotant, entouraient un cercueil dans notre maison. Ce cercueil était celui de mon père.
i. Le lemple d’Asnières est plus ancien, il fut inauguré en 1816. (Ed. F.)
LA FAMILLE COILLARD 7
C’était le jour du nouvel-an 1837. J’étais né le 17 juillet 1 834 '• A deux ans et demi j’étais orphelin!
J’étais le plus jeune d’une famille de huit enfants. Deux de mes frères et une de mes sœurs étaient mariés et avaient une famille. Je suivais la plus jeune de mes sœurs, Françoise, cà neuf ans de distance. C’est la seule que j’aie jamais tutoyée. Aussi, dans le langage de ces bonnes gens du Berry,
Maison où CoiUard est né (vue de l’autre côté)
m’appelait-on « le trop lard venu ! » Trop tard venu ! hélas ! ce n’était pas sans raison qu’on le disait. Mon père, d’une grande respectabilité dans notre petit cercle protestant, était, au dehors, ce qu’on appelle dans le monde, un bon vivant,
1. Extrait du registre des bapténi-s : « 1 834- — J'ai baptisé le 5 octobre dans le temple d’Asnières, François, né le 17 juillet du légitime mariage de Coillard François [le Rouge] avec Magdeleine Dautry [Bonté]. Le parrain est Clavier François, la marraine est Jeanne Coillard. [Signé :] Duvivier pasteur. » (Ed. F.).
F. COILLARD
c’est-à-dire un homme de cœur et de sentiments généreux qui se fait de nombreux amis à son détriment. Sa mort fut une calamité pour ma mère. Elle découvrit, seulement alors, qu’il s’était porté caution pour des sommes considérables, et elle eut bientôt après elle toute une meute de créanciers qu’il fallait satisfaire à tout prix. C’étaient de sombres jours que ceux-là; elle versa des larmes bien amères. C’était une nouvelle phase de sa vie, le commencement de dures expériences. Elle avait alors cinquante ans.
Je compris plus tard qu’elle aurait pu légalement se soustraire à certaines obligations et sauver de cette catastrophe au moins ce qui était sa propriété personnelle. Elle ne le fit pas. C’est sa propriété personnelle qui y passa d’abord, pour sauver les intérêts de ses enfants. Champs, vignes, prés furent vendus, pièce après pièce ; puis vint le tour de la maison, avec ses quelques dépendances, alors une des meilleures maisons du village. Quand tout fut liquidé, nous occupions une toute petite chaumière où ma mère avait entassé, ou plutôt arrangé avec goût, les débris de son mobilier : ses lits à quenouilles ou à baldaquin, avec d’épais rideaux de couleurs, et si élevés qu’il fallait se servir d’une chaise pour y monter, son armoire, son bahut, son pétrin, toutes pièces qui avaient leur histoire respective. La chaumière, où étaient réunies ces reliques d’une prospérité passée, avait un immense foyer, une toute petite fenêtre, une petite écurie pour une vache et une chèvre, un grenier, un poulailler, un cellier et une grange en commun avec les voisins : voilà le palais où j’ai grandi. Après la débâcle, il restait encore à ma mère des pièces de terre, des vignes et une prairie. Mais ces terres et ces vignes, il fallait les faire cultiver; pour cela il fallait de l’argent; les années étaient souvent mauvaises. C’était, d'année en année, une lutte constante et désespérée. Mais ma mère comprit ses nouvelles