‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 35 sur 138 · HENRI JAQUET · texte numérisé non relu

HENRI JAQUET

choisissait pour l’accompagner ! Ce fut souvent mon privilège à moi, surtout après ma conversion. Et avec quelle joie et quelle vénération il était reçu partout comme un ange de Dieu ! Il était impossible de se trouver en contact avec cet homme de Dieu, toujours digne, d’une grande humilité et d’une insurpassable bonté, sans en recevoir du bien. Dans ses visites, je pensais toujours qu’il était comme les apôtres à qui le Maître avait donné cette injonction : « Quand vous entrez dans une maison, que votre paix vienne sur elle (Matth. x, i3) ».

Un trait bien remarquable de ce chrétien, c’est l’amour si vivant qu’il gardait pour ses anciens élèves. Il nous parlait d’eux, nous racontait les incidents qui avaient caractérisé soit leur arrivée, soit leur séjour à la maison. Il conservait d’eux des souvenirs, comme des reliques, qui formaient un curieux petit musée dans sa grande chambre d’étude. Là se trouvait le bâton de M. Pellissier qui était venu à pied du fond du Dauphiné; là aussi, la casquette que M. Rolland1 portait coquettement sur l’oreille lorsqu’il vint demander admission dans l’institut récemment fondé ; là encore se trouvait quelque autre souvenir de Gobât2, l’évêque si connu de Jérusalem. Les récits qu’il nous faisait ainsi, récits empreints d’une affection si vraie, si profonde, non seulement nous captivaient et donnaient des ailes aux heures du soir ou au temps des promenades, mais nous faisaient aimer « nos aînés » et entouraient leurs noms d’une auréole. Quand il disait : « Mes enfants, j’ai une lettre de l’ami Rolland, » il fallait voir comme nous nous pressions autour

1. Samuel Rolland et J. -J. Pellissier furent parmi les premiers missionnaires envoyés dans l’Afrique du Sud par la Société des Missions de Paris, S. Rolland en 1829, Pellissier en 1 83 1 . (Ed. F.)

2. Samuel Gobât, né en 1799, mort en 1879, missionnaire en Abyssinie, puis évêque anglican de Jérusalem. (Ed. F.)

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de lui. Mais c’était surtout pour le dimanche soir que ce délicieux plaisir nous était réservé. Alors nous étions tout yeux, tout oreilles! On nous associait ainsi à la vie si variée des membres dispersés de la famille. Nous les suivions dans tous les pays du monde : en Russie, en Allemagne, dans les villes et les villages de France et de Suisse, en Angleterre, au Canada, en Amérique, partout. Un puissant lien de famille nous unissait à eux : ils avaient été à Glay, nous y étions. Nous étions fiers d’eux et leurs exemples nous instruisaient et nous stimulaient. Etre un Rolland, un Charpiot, un évangéliste de premier ordre, ce n’était pas peu de chose. Mais pourquoi pas?... C’étaient les aînés de la famille de Glay, ils avaient déployé leurs ailes et avaient quitté le nid; nous étions leurs cadets et, à notre tour, nous nous envolerions et fournirions notre carrière.

Cette idée de la famille, c’était la sève de la vie à Glay et cette sève circulait partout, des maîtres aux élèves, des élèves aux maîtres, dans les leçons comme dans les récréations, dans les détails pratiques de la vie. Nous connaissions les difficultés financières, comme aussi les dons généreux qui arrivaient en réponse à la prière de la foi. Nous portions ainsi notre petite part du fardeau de nos bien-aimés directeurs et nous nous réjouissions avec eux à l’occasion. Nous les entourions tous d’une affection pleine de vénération. Je crois que tous, même les plus volages et les plus insouciants, eussent fait tout au monde pour leur plaire. La plus grande punition qui fût infligée, c’était une réprimande de M. Jaquet, le samedi soir, quand toute la maison était assemblée. Cette réprimande en peu de paroles, calmes et lentes, était sanglante. J’ai vu plus d’un jeune homme éclater en sanglots, et il était rare que le même élève la méritât deux fois. On nous envoyait de Suisse, quelquefois, des caractères étranges dont on ne pouvait absolument pas venir à

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bout. A Glay, ils subissaient l’esprit de la maison et, malgré l’absence de cette discipline qu’on trouve généralement dans les établissements scolaires, ils étaient forcés de devenir traitables, et plusieurs même, se convertissant, illustraient, par le changement radical de leur vie, la puissance de la grâce de Dieu. Mais, qu’on s’en souvienne, tel n’était pas le but de l’établissement. Seulement les amis de Suisse avaient une telle confiance dans l’esprit de la maison qu’ils s’imaginaient que le caractère le plus récalcitrant pouvait y être dompté. Et ils avaient raison. Je cherche en vain dans mes souvenirs une exception, une seule, le cas d’un élève qu’on ait dû renvoyer.

M. Jaquet était un homme de prière et de foi. Il aimait quelquefois à nous dire quelques mots de sa conversion et de la fondation de l’institut. Il avait fait ses études, il était devenu pasteur, mais la grâce de Dieu n’avait pas encore touché son cœur. Il prêchait la morale et laissait paisiblement dormir les consciences de ses ouailles, comme la sienne. 11 ne connaissait pas Jésus-Christ par le cœur et ne pouvait pas le prêcher. Mais un jour, j’oublie la circonstance, un rayon de la grâce de Dieu pénétra dans la nuit de son cœur; il sentit sa misère et pleura; il trouva paix et joie en ce Jésus dont il parlait sans le connaître, et dès lors, réveillé, il travailla à réveiller son troupeau. Tâche difficile et douloureuse, qui lui suscita une opposition acharnée et une haine implacable, tant parmi ses collègues que dans son église. Lui aussi eut à souffrir persécution pour l’Évangile. Toujours la vieille histoire : on l’accusait de mettre tout sens dessus dessous; les autorités ecclésiastiques blâmèrent son zèle, ses paroissiens s’en irritèrent et il n’est pas d’avanies qu’on ne lui fît1.

i. Comme les lignes qui suivaient, relatant la fondation de l’institut, conte-

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En 1821, M. Jaquet assistait, comme toutes les aimées, aux letes religieuses de Bàle. Ces fêtes se terminèrent par celle de rétablissement de Beuggen fondé depuis deux ans par M. Christian-Henri Zeller.

« Le 22 juin, raconte M. Jaquet, notre bien-aimé frère Zeller nous parla de l’amour du bon Samaritain et engagea surtout les pasteurs à aller et à faire de même, c’est-à-dire à ouvrir des hôtelleries pour y recueillir des enfants pauvres et les élever dans la crainte du Seigneur. Il compara la jeunesse indigente et abandonnée au malheureux de la parabole que le Samaritain charitable entourait de ses soins. « Ah ! s’écriait-il, vous qui êtes appelés à conduire vos semblables, efforcez-vous d’ouvrir des hôtelleries, des asiles de la charité chrétienne, pour y recueillir une jeunesse exposée à toutes sortes de dangers et qui gémit sur nos chemins. » Ces paroles et surtout celle-ci souvent répétée : « Va, et loi aussi fais de même, » produisirent une vive impression sur moi, et plus d’une fois je mêlai mes larmes à celles d’une émotion commune. On parla beaucoup de ce discours durant le reste de la journée. MM. H., S. et d’autres exprimèrent le désir de pouvoir ouvrir, sans retard, des « hôtelleries » dans leurs paroisses. Je les encourageai, ne pensant pas que je commencerais longtemps avant eux. Remplis de ces bonnes dispositions, nous nous quittâmes pour reprendre nos travaux.

« Le lendemain, repassant dans mon esprit tout ce que je venais de voir et d’entendre, j’arrivai dans les environs de Porrentruy. C’était vers le soir, j’étais seul en traversant une forêt où régnait un silence qui a déjà son langage. Mais un langage plus direct, plus pénétrant, allait m’être adressé. Ce fut alors que celte parole, qui avait déjà touché mon cœur, retentit avec une force toute nouvelle : « Va, et toi aussi fais de même. » C’était le Seigneur lui-même qui me l’adressait, en l’accompagnant de la vertu du Saint-Esprit. Aussi, je ne pus que lui

naient quelques erreurs, nous avons préféré y substituer le récit même de M. Jaquet, communiqué par Mlle Roman. L’institut fut ouvert en 1822; c’est alors que s’aggravèrent, contre M. Jaquet, les menées qui aboutirent, en 1827, à un blâme du consistoire de Blamont, en i83o à une suspension, en 1 83 1 à une destitution approuvée par ordonnance royale du 16 janvier 1 833. (Ed. F.)

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