‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 37 sur 138 · MADAME .TAQUET · texte numérisé non relu

MADAME .TAQUET

Mis en contact un peu plus personnel et intime avec nos vénérés directeurs, j’avais souvent été frappé de la vie d’abnégation, de charité et de prière de M. Jaquet. A mes yeux, il était comme Moïse descendant de la sainte montagne, tout imprégné, tout rayonnant de la gloire de Dieu. « Le secret de l’Éternel est pour ceux qui le craignent. » Il y avait là un secret dont j’entrevoyais la beauté et la grandeur, mais que je ne pouvais m’expliquer. C’était, mais à maturité, ce que j’avais vu épanoui chez Mlle Bost.

Mme Jaquet, elle, était une mère pour nous tous. Autrefois, elle se partageait les leçons avec son mari, et les grands élèves vantaient son savoir et surtout le talent qu’elle avait de le communiquer. A mesure que sa famille adoptive avait grandi, elle avait dû se retirer de l’enseignement pour s’occuper de la marche de la maison. Elle en était l’âme. C’était une personne de peu de paroles, mais d’une bonté inépuisable, d’un tact admirable et d’une pénétration d’esprit remarquable. Si en son mari brillait surtout l’élément contemplatif de Marie, chez elle c’était le sens pratique de Marthe, et les deux, combinés, assuraient à l’établissement une marche simple mais régulière, où nous ne connaissions guère d’autre contrainte que celle d’une affection réciproque. C’est Mme Jaquet elle-même qui, à l’aide d’une femme de confiance, s’occupait de nos raccommodages. C’est elle qui savait les lacunes de la garde-robe de ces trente ou quarante jeunes gens, et qui les remplissait sans jamais, que je sache, exciter un sentiment de jalousie. Sa chambre de travail était une grande pièce au rez-de-chaussée, toute garnie d’armoires que les amis remplissaient périodiquement. C’est là qu’elle aimait appeler les élèves individuellement pour leur donner quelques conseils affectueux et, le plus souvent, leur faire essayer des habits de sa confection ou rajustés par elle.

F. COILLARD

L’aide de Mme Jaquet dont je parle, l’économe de la maison, c’était une de ces deux vieilles femmes du pays, enfants en la foi de M. Jaquet, qui l’avaient suivi dans sa retraite 'et avaient mis leurs services à sa discrétion pour la fondation de l’établissement. Suivant la coutume du pays, nous leur avions donné le titre de respect de « tantes ». « Tante Catherine 1 » s’occupait surtout de la cuisine, « tante Frêne 2 » était surtout chargée des fonctions d’économe. Cette dernière tomba malade, gravement malade. C’était Thiver; par une nuit obscure et par un froid intense, il s’agissait d’aller chercher le docteur à deux lieues de là. M. Jaquet fit appel à la bonne volonté, je m’offris. On me fit bien des remarques ; on disait que moi, berrichon que j’étais, je me perdrais dans les bois, et que sais-je? Je répondis que je pouvais essayer ce que d’autres étaient surs d’accomplir, s’ils se fussent offerts. Tante Catherine me munit d’un morceau de viande crue, en cas d’une rencontre avec les loups, et me donna toutes sortes de directions et de conseils dont je la remerciai. Mais, peu au fait des sentiers de traverse, je pris le grand chemin et je courus tout le temps. Non seulement je ne rencontrai pas de loups, mais j’amenai le docteur, et cela dans un temps si court qu’on me demanda si je l’avais rencontré en route.

Dès lors, je dus souvent faire le même trajet, de jour, de nuit, par la neige et le vent. Mais cette digne femme me rappelait ma mère, et pour l’amour de ma mère que n’aurais-je pas fait? Hélas! tous les soins affectueux de ceux (jui l’entouraient, tous les secours de notre docteur de campagne n’aboutirent pas. La maladie suivait sa marche

1. Catherine Weiss, morte à Glay, le 12 avril 1873, à l’âge de quatre-vingts ans, agrès avoir passé près d’un demi-sièele dans la maison. (Ed. F.)

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