MORT DE TANTE FRENE
rapide, effrayante. Un jour on nous appela, on nous dit que tante Frêne demandait à nous voir. Nous entrâmes tous dans sa grande chambre. S’appuyant à un bâton suspendu au-dessus de son lit, pendant que M. et Mme Jaquet la soutenaient sur son séant, elle nous remercia pour ce que nous avions fait pour elle, et nous pressa de nous convertir et de nous donner au service de Dieu. Elle nous demanda aussi de lui chanter un cantique qu’elle chanta avec nous. Cette scène m’émut profondément. Il y avait dans les paroles de cette vieille tante tant de force, quelque chose de si personne], de si actuel, de si persuasif, sur cette figure décharnée par la souffrance quelque chose de si radieux et de si céleste, sur ce lit de mort tant de sérénité et de joie que j’en étais intérieurement bouleversé. Je me sentais en contact avec ce je ne sais quoi que j’avais déjà senti au lit de mort de ma nièce Charlotte et qui se reflétait dans des vies qui m’avaient commandé le plus profond respect.
Ce quelque chose était un mystère pour moi, bien que je susse la théorie de la conversion ; et je sentais qu’il me manquait et que, si j’étais moi-même à l’agonie comme tante Frêne, ce n’est pas la paix et la joie, mais la peur et le désespoir qui s’empareraient de moi. J’étais misérable. Cette scène sublime m’avait fasciné et troublé tout à la fois. J’aurais voulu fuir de cette chambre où la mort, ce roi des épouvantements, apparaissait avec tant de charmes, et pourtant je me retirai à pas lents, à regret, jetant encore un dernier regard sur cette bienheureuse moribonde, si bonne dans sa vie et si belle dans sa mort. J’aurais voulu voir la fin. Elle mourut (23 juin 1862). Un bon nombre d’ « amis » accoururent des environs, tous endimanchés, et, en chantant des cantiques, nous portâmes ses restes mortels et les déposâmes affectueusement dans le petit cimetière de l’institut, sur le sommet de la montagne. C’était le soir. Les om-
F. COILLARD
bres s’allongeaient ; les chants mêlés de pleurs, les appels pressants qui se succédèrent, l’œil qui plongeait dans les sombres vallons à nos pieds et allait se perdre au loin sur les sommités du Lomont encore tout ensoleillées par les derniers feux de l’astre qui disparaissait à l’horizon, cette scène ne pouvait que m’impressionner vivement. Le présent aussi, pour moi, était enveloppé dans les ombres de la nuit, mais la gloire du Calvaire ne brillait point encore à mes yeux.
Il y avait, dans la foule, un paysan que je n’avais pas encore vu. M. Jaquet l’appelait « le frère... » j’oublie son nom. On le disait très respecté et il avait l’air de le savoir. 11 n’y avait rien en lui qui m’attirât. On disait : « C’est un darbyste ! » Ou’est-ce que c’est qu’un darbyste? je n’en avais jamais entendu parler. Mais, lui aussi, avait un message pour les jeunes gens sur celte tombe ouverte.
Toutes ces impressions se fussent probablement effacées, peu à peu, comme d’autres. Mais, le dimanche suivant (27 juin), il plut à Dieu d’y mettre son sceau. M. Jaquet n’était rien moins qu’orateur. Je trouvais ses méditations souverainement ennuyeuses, et je m’étonnais que les braves gens, hommes et femmes, vinssent même d’autres villages pour s’en édifier. Ce jour-là, si je l’avais osé, je 11’aurais pas mis le pied dans la chapelle. J’étais de mauvaise humeur, les chants même m’étaient insupportables, et certes, je n’étais guère disposé à essuyer l’ennui d’un sermon. A mon grand étonnement, M. Jaquet ne fit pas de sermon, mais il se mit à nous lire une petite brochure. C’était un sermon, mais d’un nouveau genre : Le froment et la paille de Ryle '.
Le titre seul me frappa. Du froment ou de la paille ?
1. Œuvres du Rév. Ryle, traduction libre de l’anrjlais par M.-J. d'Espine, Toulouse, i852, 3 vol. in-18, t. II, p. 343-4io. (Ed. F.)