‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 39 sur 138 · C ES-TU DU FROMENT OU DE LA PAILLE · texte numérisé non relu

C ES-TU DU FROMENT OU DE LA PAILLE

Ou’est-ce que ça veut dire ? Et, à chaque période, revenait cette question de plus en plus solennelle : <c Etes-vous du froment ou de la paille?» J’aurais voulu me boucher les oreilles, j’aurais été content de pouvoir m’endormir et certes, je lis bien tout ce que je pus ; j’essayai aussi de me distraire et de faire courir mes pensées ailleurs. Mais non, mes pensées, elles étaient de plomb ; le sommeil me fuyait, aucune distraction ne venait à mon aide, et, quoi que je fisse, la question, de plus en plus terrible, venait frapper, à coups redoublés, à la porte de ma conscience : « Es-tu du froment ou de la paille?» J’étais malheureux, je me tordais comme un ver, je maudissais intérieurement ce M. Ryle ', cet inconnu, le perturbateur de ma paix, et ce bon M. Jaquet qui, ne sachant pas prêcher (c’est ainsi que je raisonnais), empruntait les sermons d’un je ne sais qui. Lorsque la lecture fut finie et que la question eut retenti pour la dernière fois: « Es-tu du froment ou de la paille? » je m’imaginai qu’il se fit un grand silence et que tout le monde attendait ma réponse. Ce fut un moment de terrible angoisse, il me semblait que tous les yeux étaient braqués sur moi. Et ce moment, un enfer, me parut des heures. Enfin, un chant vint me tirer d’embarras ; je ne pouvais pas chanter, mais je me sentais délivré. « Bon, me dis-je, c’est fini, enfin ! » Je me hâtai de sortir et de me sauver.

Mais la flèche du Seigneur avait pénétré dans mon

1. Lors de son dernier séjour en Europe, Coillard fit la connaissance du docteur Ryle, évêque anglican de Liverpool ; il écrit dans son journal à ce sujet : « Liverpool, 16 octobre 1896 : Visité l’évêque de Liverpool, docteur Ryle, qui est mon père en la foi. Il m’avait invité à l’aller voir. Il fut très cordial. Nous parlâmes une demi-heure. Je lui racontai ma conversion et lui parlai de l’œuvre que Dieu m’a donnée à faire en Afrique. Il en parut intéressé. Il pria avec ferveur et me donna sa bénédiction; il me remit son portrait, sur lequel il a marqué Jean xiv, i-3. Il disait souvent : « C’est si bon de penser que nous allons là où il n’y aura plus de séparation !» lia quatre-vingts ans. » Coillard parle de cette visite dans une lettre, J. M. E., 1896, p. 557. (Ed. F.)

cœur. Oh! que j’étais misérable! Je ne mangeais plus, je ne pouvais pas dormir, je n’étais plus à mes leçons, d’ailleurs mal préparées et mal appréciées. On me demandait si j’étais malade, cela m’irritait comme si on se moquait de moi : « Non, je ne suis pas malade! » et je m’éloignais tout bourru, pour me soustraire à des observateurs indiscrets. Aimé de tout le monde, je n’avais pourtant pas d’ami intime dans le cœur duquel je pusse épancher le mien. Je m’efforçais de cacher mes sentiments ; mais j’étais malheureux, profondément malheureux. On me crut réellement malade, bien que je ne gardasse pas le lit, et les professeurs étaient pleins d’indulgence envers moi. Dès que nous sortions de classe, je courais me cacher au grenier où je pouvais soulager mon cœur par d’abondantes larmes. Au dortoir, dès que les lumières étaient éteintes, je sautais de mon lit et je me jetais à genoux. Je pleurais, je criais à Dieu, mais je ne trouvais pas de soulagement. « Tu as beau faire, me suggérait le diable, tu n’es pas du froment, tu n’es que de la paille! Tes péchés? Mais jamais Dieu ne te les pardonnera! et ton repentir et tes larmes, hypocrisie! »

J’étais au désespoir. Plus je luttais, plus les ténèbres s'épaississaient autour de moi. Oh ! que n’aurais-je pas donné pour que quelque bon Samaritain vînt à moi et versât une goutte d’huile, ne fût-ce même qu’un regard d’amour, sur les plaies de mon pauvre cœur! Mais j’étais entièrement laissé à moi-même, et personne, pas même M. Jaquet, ne me venait en aide. Je me cachais au galetas pour chercher dans ma Bible des lumières et des consolations, je n'en trouvais point. Si je tombais sur les paroles les plus explicites : a Dieu a tant aimé le monde... afin que quiconque croit en lui, etc..., le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu, » je me disais : Ou'est-ce que croire? Oui me le dira? Oui, mais ce n’est pas pour

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