CONVERSION
loi. Comment puis-je savoir que cela est pour moi, pour moi vraiment? Mon nom n’y est pas mentionné. Dieu aime les pécheurs, Jésus est venu les sauver, mais pas des pécheurs comme moi. Ce peut être tout le monde, mais moi excepté. Partout, de tous côtés, je ne voyais et je n’entendais que les foudres du Sinaï. Je marchais de long en large dans ce vaste grenier à peine éclairé ; je me jetais à terre parmi les caisses, entassées pêle-mêle ; je criais, quelquefois tout haut, dans l’angoisse de mon tune, mais en vain. « Pas de paix pour le méchant, a dit mon Dieu ; hypocrisie, hypocrisie! insinuait une voix qui me poursuivait; tu ne sens pas tes péchés, tu n’es pas terrassé comme saint Paul et le geôlier de Philippes, tu es trop mauvais pour que Dieu te pardonne et pense même à toi! » — « Parce que les flèches du Tout-Puissant étaient entrées au dedans de moi, mon âme en suçait le venin. Les frayeurs de Dieu s’étaient dressées en bataille contre moi ! » (Job vi, 4)- J’étais à bout de force et de courage, je me voyais, je me sentais perdu, sans la plus petite lueur d’espoir; oui, perdu. Mon état était affreux.
Poussé par le désespoir qui s’était emparé de moi, je résolus d’aller tout dire à M. Jaquet. Ah ! combien de fois n’arpentai-je pas le corridor où s’ouvrait son cabinet! Combien de fois n’avançai-je pas la main pour frapper à la porte! Une terreur me saisissait alors et je me sauvais pour cacher ma honte. Un jour pourtant (fin d’août 1 862), j’étais devant cette porte qui m’attirait et que je redoutais; avais-je réellement frappé? Je ne le sais pas, mais j’avais déjà lestement lourné les talons, quand elle s’ouvrit et le digne directeur m’appela. Plus moyen de reculer. Seul avec lui, je fondis en larmes et, par des paroles entrecoupées de sanglots, je lui laissai entrevoir l’état lamentable où j’étais. Le cher et digne homme! J’oublie tout ce qu’il me dit; il me lut des
passages, pria avec moi. Je ne sortis pas de cette chambre transformé et me réjouissant de la joie de mon salut. Hélas, non! Mais la tendresse de cet homme de Dieu m’avait pénétré et touché. Je me disais : 11 doit savoir, lui, que je suis mauvais, hypocrite ; et cependant, il me témoigne tant d’affection et tant de sympathie dans ma tristesse ! Dieu serait-il plus dur que lui? Une fois la glace brisée, je pris souvent encore le chemin du cabinet de mon vénéré directeur. Il m’avait empoigné le cœur par sa bonté paternelle ; je buvais, comme à longs traits, ses exhortations.
Mais ma grande difficulté était que j’aurais voulu savoir ce que c’est que croire. Enfin, je compris que c’était accepter le salut aux conditions de Dieu, c’est-à-dire sans condition aucune. Je puis bien le dire, des écailles me tombèrent des yeux. Et quelles écailles! Je pouvais dire : « J’étais aveugle et maintenant je vois. » Je n’oublierai jamais le jour, non, le moment où ce trait de lumière traversa la nuit de mon angoisse. C’était à déjeuner. Croire, c’est donc accepter et accepter sans réserve. « A tous ceux qui l’ont reçu, il leur a donné le droit d’être faits enfants de Dieu. » C’est évident, c’est positif. O mon Dieu, m’écriai-je dans le fond de mon cœur, je crois!... Et instantanément,, ce fut comme si une voix, entendue de moi seul, me disait, avec une force et une suavité indescriptibles : « Mon fils, va en paix, tes péchés te sont pardonnés ! » J’eus comme une vision, je laissai tomber couteau et fourchette de mes mains, je fus complètement absent pendant le reste du déjeuner. Une paix, une joie que je n’avais jamais connues, se répandirent dans mon âme et l’inondèrent. J’aurais voulu chanter de joie. En sortant du réfectoire, je courus au cabinet de mon père spirituel et déversai dans son sein la surabondance de ma joie et de mon bonheur. Mme Jaquet vint, nous tombâmes à genoux, ils louèrent Dieu pour moi, je le louai avec eux.