‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 5 sur 138 · LA MÈRE BONTÉ · texte numérisé non relu

LA MÈRE BONTÉ

circonstances et, se ceignant de courage et de force, elle y fit face sans murmurer. De riche, car tout est relatif, elle était devenue pauvre; son état était voisin de la misère. N’importe : « Pas de honte à gagner sa vie » disait-elle, et, malgré de dures humiliations, elle la gagnait pour elle et

Maison où Coillard enfant a vécu avec sa mère

pour son petit « trop tard venu ». Elle allait travailler à la journée : ici laver la lessive, là travailler dans les vignes, et, sous par sous, elle ramassait ainsi, à la sueur de son front, de quoi payer ses impôts et faire cultiver ce qui lui restait de bien foncier que mes frères, eux-mêmes dans la gène, ne pouvaient pas cultiver pour elle. Ah! ce n’est pas à dire qu’il n’y ait pas eu parfois des orages dans son cœur

F. C01LLARD

et des nuages sur son front. Je l’ai vue souvent, le soir, londre en larmes au coin de cette grande cheminée où fumait une mèche de résine, la chandelle des pauvres, qui ajoutait sa lueur enfumée à notre désolation. Mais, le matin, les larmes étaient essuyées, et, rassérénée, elle partait pour son travail.

Tant de malheurs touchèrent deux familles riches qui venaient occasionnellement à Asnières, à l’époque des grandes fêtes chrétiennes. L’une, une famille anglaise (Kirby), résidant en Sologne, prit un de mes frères à son service, et l’autre (Pillivuyt), plus près de nous, se chargea, au même litre, de mes deux sœurs non mariées. Et je restai seul avec ma bien-aimée mère. Oui dira la lutte pour l’existence de cette veuve réduite ainsi à la misère, lutte de chaque jour, lutte, sans répit comme sans espoir de soulagement, pour le pain quotidien !

Les sympathies ne lui manquèrent pas. Ma mère, dans une position aisée, avait su gagner l’estime générale de la communauté ; elle ne la perdit pas en devenant pauvre. Au contraire, ses malheurs émurent tout le monde, et son courage héroïque, si l’on me permet de me servir de ce mot dont on a tant abusé, lui assurèrent une considération, un respect dont elle jouit jusqu’à la fin de ses jours.

Il est de coutume, dans nos villages, de donner des sobriquets qui s’attachent à un nom comme l’estampille de l’opinion publique. Jamais, que je me souvienne, si ce n’est peut-être par des étrangers, je n’ai entendu appeler ma mère par le nom de mon père ; pour tous elle était la « mère Bonté ». Elle devait être singulièrement bonne, même dans la pauvreté, dans un milieu où chacun est si connu, la femme à qui, d’un commun accord et de son vivant, on avait décerné ce beau titre et rendu cet hommage comme personnifiant l’idéal que ces bonnes gens se faisaient de la

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